195 – La déesse de Lucien / An Maï

Sur le ponton, la DS est prête, lavée à l’eau de la rivière, astiquée. Plus qu’à y ranger nos valises. Demain c’est le grand départ vers la Bretagne, pour notre annuel séjour d’été dans le Morbihan. Là bas, nous retrouverons mes parents mais aussi ma sœur aînée, Camille, Yvon Le Bihan, mon beau-frère, Marie, Daniel, et François, leurs enfants. Nous partons à cinq avec l’arrivée dans la famille Dubrac, du petit Michel né le 11 Mars. Ce bébé adorable et tant espéré après deux fausses couches successives, a été très bien accueilli par Claude 6 ans, Annick 5 ans et Pierre 3 ans, ses deux frères et sa sœur, tellement heureuse de rester la seule fille de la fratrie. Michel est donc de loin l’évènement le plus important de cette année 1955. Mais ce n’est pas le seul. Et le second n’a pas été sans provoquer quelques remous dans notre couple.

Jusqu’alors, nous nous casions tous sans problème, ou presque, dans notre vénérable Renault 4CV, laquelle selon moi, avait encore de beaux jours devant elle. Je me disais qu’exceptionnellement, j’aurais pu monter à l’arrière avec Annick et Pierre, le bébé bien calé sur mes genoux et si mon cher Lucien tiquait un peu, il acceptait néanmoins l’idée. Quand à Claude, notre aîné de 6 ans, il se rengorgeait déjà à l’idée de monter devant, comme un grand, à côté de son papa.

– Tu seras sage hein mon loupiot ! Lui a fait promettre mon mari. Je n’aimerais pas avoir à m’énerver après toi au lieu de surveiller la route ! Je ne voudrais surtout pas être obligé de te laisser à la ferme de pépé et mémé Dubrac

– Juré craché papa ! A promis le gamin en joignant le geste à la parole !

Je sais qu’il aurait tenu parole. même s’il adore ses grands-parents de Normandie. Mais les vacances chez pépé et mémé Le Quellec avec tata Camille, tonton Yvon et les cousins, c’est sacré ! Pas question de les gâcher d’avance en mettant papa en colère pendant le trajet. Ça, c’était il y a deux mois ! Eh oui, chez nous les vacances ça ne se prépare pas à la dernière minute C’est qu’il y a tellement de détails à régler pour un voyage de plus de 400 kms en voiture !
C’est à peine trois jours après cette discussion qu’un autre événement d’importance est venu bousculer nos habituels préparatifs. Lucien a acheté un billet de loterie et gagné le gros lot :
un million ! J’ai failli tomber dans les pommes sous le coup de l’émotion puis très vite j’ai réfléchi à tout ce qu’on allait pouvoir faire avec tant de sous ! Et là, voilà que Lucien me lance ; -Simone, on va changer de voiture, On va avoir une DS ! T’imagines quand on va débarquer en Bretagne avec une Déesse ! Yvon va en crever de jalousie !

-Tu es fou mon Lulu ! Tu sais ce qu’elle coûte cette bagnole. Plus de 200 000 francs !

– 230 000 ma chérie ! On peut se le permettre !

– La Renault roule encore bien ! Que fais-tu de notre projet d’agrandissement de la maison ? Avec cette somme, on pourrait même en acheter une où les enfants auraient chacun leur chambre ! A quoi ça te sert de vouloir épater Yvon ? Il faut arrêter avec ces gamineries Lucien !

– Il n’y a pas que ça Simone ! Avec Michel en plus, le voyage risque d’être très fatigant pour toi La DS est plus large et confortable ! On pourra mettre un moïse pour Michou à l’arrière. Cest tout de même mieux pour lui comme pour toi non ?

– On ne l’aura pas à temps pour partir ta foutue DS !

– Euhhh C’est à dire que je l’avais déjà commandée tu vois ! Elle est disponible, y a plus qu’à aller la chercher !

– Tu avais fait ça dans mon dos ? Et avec quels sous tu allais la payer hein ?

– A crédit tiens ! Comme tout le monde !

-Tout le monde comme tu dis, ne s’achète pas une voiture de luxe du jour au lendemain ! A crédit ! Non mais tu te rends compte !

– Le problème ne se pose plus pas vrai ? Et il restera assez pour ta maison plus grande. J’en ai une en vue pas loin d’ici. Le proprio est mort et ses enfants vendent ! J’ai mis une grosse option dessus. On va la voir ensemble demain si tu veux ! Et si elle te plaît, elle est à nous ! On pourra y emménager après les vacances !

Tu décides de tout, comme d’habitude ! Tu te prends pour un nabab maintenant ? Voiture neuve, maison… C’est quoi ta prochaine lubie ? Un cheval de course peut-être ?

-Pourquoi pas ?

– Tu me fatigues Lucien ! Tu te fous de moi là ?

– Un peu ma chérie ! Allez, arrête de m’engueuler et vois les choses du bon côté pour une fois ! Ça fait des année que j’économise pour qu’on vive mieux, alors ce million, c’est une chance inespérée. Du coup, mes économies, on n’y touche pas ! Ce sera notre poire pour la soif. Bien sûr, on n’est pas devenus riches mais on va respirer plus à l’aise ! Et Yvon bavera devant ma Déesse !

Je me suis calmée et j’ai fini par me ranger à ses arguments ! J’avoue que je suis plus pragmatique que mon Lulu et qu’après des années à compter chaque centimes de sa paye, j’ai beaucoup de mal à voir les choses du bon côté comme il dit !

Finalement rassurée, demain je m’installerai telle une reine dans son carrosse, sur le siège passager de la Déesse, à côté de Monsieur le Président, comme je l’appelle maintenant en me moquant gentiment de lui. Nous démarrerons sous le regard envieux de Raymond et Marie-Jeanne, nos chers voisins qui, il y a peu de temps encore se pavanaient dans leur grosse Traction noire en regardant notre « petite » voiture avec mépris.. Nul doute qu’ils ne tarderons pas à acquérir une DS eux aussi.

194 – Les vieux amis / An Maï

Rappelle toi mon ami, mon vieux copain d’enfance, de ce baiser sur ta joue déjà ronde. Nous avions passé l’après midi à jouer au Monopoly avec mon frère et ta sœur. Tu guignais l’Avenue des Champs-Élysées et la Rue de la Paix. Je tes les avais soufflées sous le nez. Tu m’en avais tellement voulu que ça avait fait rire les autres ! Énervé plus que de raison, tu avais balayé cartes et pions d’un revers de main rageur avant de quitter la table et d’aller bouder tout seul dans ton coin. Nous n’étions que des gosses mais ce souvenir reste gravé dans ma mémoire, tout comme celui de notre réconciliation avec ce baiser sur ta joue et ces mots de consolation que je t’avais murmurés à l’oreille :« Promis Jacquou, la prochaine partie je te les laisse !»
Nous avons grandi Jacques ! Les rondeurs toi et moi, nous les avons prises de partout. Mais qu’importe que les années nous aient changés, jusqu’à aujourd’hui, nous sommes parvenus à rester les meilleurs amis du monde. Oh ! Comme je voudrais que rien ne change ! Assise à la terrasse du Grand Café, sous l’un des parasols jaune et vert qui la fleurissent, je t’ai vu arriver, ton bouquet de fleurs caché dans le dos. Je sais ce que tu mijotes mon vieux pote ! Je sais que tu crèves d’envie d’entamer avec moi une partie d’un tout autre genre que celles qui nous rassemblaient autour d’une carte de Monopoly.
Depuis bien des jours, crois-moi, j’ai capté tous les signaux que tu m’envoies ! Déjà, quand tu étais môme, tu ne savais pas dissimuler tes sentiments !
Mon cher Jacquou, comment te dire sans te blesser que ce que tu rêves d’emporter et qui est pour toi tellement plus important que l’Avenue des Champs-Élysées et la Rue de la Paix réunies, tu ne l’obtiendras pas. Notre amitié m’est précieuse, la perdre me ferait énormément souffrir ! Pourtant, je crains que cette fois, aucun baiser sur ta joue ronde, ne puisse en recoller les morceaux quand je t’aurai dit ce qu’assurément, tu ne souhaites pas entendre. Cigarette à la main, assise à cette table devant le verre que je m’apprêtais à siroter, je t’observe du coin de l’œil. Tu es si prévisible mon vieil ami, que j’entends déjà ce que tu veux me dire ! Et je vais t’arrêter avant que tu ne le fasses ! Je le dois au souvenir sacré de notre amitié d’enfance. J’ai quelqu’un dans ma vie alors Jaques, même si ça doit te briser le cœur, il faut que tu acceptes le fait que nous ne serons jamais rien d’autre que de vieux amis.

191 – La cabane / An Maï

Cabane au Canada ou château en Espagne,
L’enfant grimpé là-haut a lâché le ballon
Et construit de ses mains, dans l’arbre sa maison.
Rêve-t-il ce gamin au pays de cocagne


Où quand il sera grand, il cherchera fortune ?
De géantes cités sera-t-il bâtisseur
Ou bien deviendra-t-il du ciel explorateur
Et ira-t-il un jour se poser sur la lune ?


A moins que simplement, il ne parte en voiture
Au gré de ses envies vers d’autres horizons
Sera-t-il sur une île un nouveau Robinson ?
De Crusoë d’un trait, il a lu l’aventure.


En attendant il cloue une à une les planches
De sa maison perchée, de son palais de bois
Ce sera son domaine. Il sera le seul roi
De la belle cabane calée entre les branches


Il y invitera ses amis et son père,
Son héros, son mentor qui lui a tout appris
Qui lui a fait confiance et prêté ses outils.
Sans jamais s’en mêler , il l’a seul laissé faire.


Ni cabane lointaine ou royale demeure…
L’enfant grimpé là-haut reprendra sobn ballon
Et puis très sagement, apprendra ses leçons,
Les yeux sur la pendule où s’écoulent les heures.

191 – La petite fille des temps anciens / An Maï

Étendue sur sa couche d’herbe sèche, couverte d’une fourrure d’auroch,Ehi Sha se détend un peu en
repensant à tout ce qu’elle a appris aujourd’hui :
cueillir les baies comestibles dans les buissons piquants, remplir une outre d’eau et la ramener sans en renverser une goutte, tanner les peaux que les anciennes assembleront pour en faire des vêtements… Tout cela en guettant le moindre bruit furtif annonçant l’approche d’une bête sauvage assoiffée de sang. Oubliant un instant ses craintes, elle sent le sommeil la gagner.
Près d’elle, Sha Rah, sa mère, respire mieux. La toux qui lui déchire la poitrine jour et nuit, semble vouloir se calmer. La bouche grande ouverte, elle ronfle si fort que c’en est rassurant. Elle n’est pas la seule à faire du bruit. Il y a aussi ceux qui parlent en rêvant, ceux qui se tournent et se retournent en grognant sur leur couche parce qu’ils ne peuvent dormir à cause de ceux qui s’accouplent bruyamment. Il y a Ouhm Rah, la plus ancienne du clan, qui psalmodie en veillant sur le feu. Il y a les nourrissons qui geignent contre leur mère…Tous ces sons autour d’elle, c’est la vie !

Avant de fermer les yeux, elle regarde les parois sombres de la caverne faiblement éclairées par les braises rougeoyantes du foyer dans lequel Ouhm Rah remet du bois de temps à autre. Les dessins qui l’ornent sont si beaux ! Ils racontent les chasses qui ont vu périr tant d’hommes vaillants, jeunes et moins jeunes. Elle reconnaît le renne, le cheval, le bison ou l’auroch. Il y a d’autres animaux dont elle ne sait pas le nom. Il y a aussi des traces de mains.
Beaucoup sont celles des chasseurs. Combien de ces empreintes sont celles de disparus ?
Dans un petit coin connu d’elle seule, il y a les siennes. En voyant faire les grands, elle aussi a voulu laisser une trace pour se souvenir de l’avènement de son septième cycle. Nées du reflet des flammes, des ombres mouvantes dansent sur les sombres rochers redonnant la vie à ces animaux tués et mangés depuis longtemps.
Apaisée, Ehi Sha s’endort enfin.


(Un court extrait de mon roman «Les rêves d’Élisa», remanié pour la circonstance)

186 – L’âne / An Maï

Naseaux à la fenêtre l’âne vocalise,
C’est que d’être enfermé, vraiment ça le fait braire
Dans sa prison coincé, il ne sait trop que faire
Et de claustrophobie, il redoute la crise.

«Voyez ce que je vois, là bas dans l’herbe tendre
Cette ânesse jolie qui sans moi fait bombance
Et de pousses bien grasses se remplit la panse,»
Semble dire la bête qui braille à cœur fendre.
«Qu’ai-je fait dites moi pour mériter ce sort ?
A son aise elle mange tandis que j’ai faim,
Je n’ai eu pour repas qu’un dur quignon de pain,
On m’a mis à la diète, voudrait on ma mort ?
Je suis l’âne si doux, marchant le long des houx…
Vous savez, celui là, dans cette poésie
Dont vous disiez les vers si sagement appris !

Avez vous oublié ? Allez, souvenez vous ! »
Naseaux à la fenêtre, l’oreille tendue
L’âne guette l’ânesse qui festoie au loin
Il brait à fendre l’âme, elle ne répond point,
Trop occupée qu’elle est à brouter l’herbe drue.

184 – Je ne suis pas loin… / An Maï

Je suis partie pour rester a-t-elle dit avant de nous quitter mais son oeuvre reste et vient confirmer son propos. A travers ce qu’elle nous a laissé, elle est toujours là. Je ne la connais pas mais ces mots me donnent envie d’aller la rencontrer dans ces rues qu’elle a marquées de son sceau d’artiste.
Combien comme elle sont partis mais demeurent éternellement vivants. Si le cœur nous en dit, nous pouvons toujours les voir, les lire, les entendre : peintres, musiciens, poètes, écrivains… Et puis il y a les simples mortels qui eux aussi demeurent vivants pour toujours dans le cœur et la mémoire de ceux qui continuent à les aimer par delà ce départ définitif. Je le dis et le répète depuis des années parce que j’y crois : la seule et véritable mort pour ceux qui sont partis, c’est lorsqu’on finit par les oublier. Voilà pourquoi je garde au fond de moi, tels de précieux trésors, toutes celles et ceux que la mort a emportés vers cet au-delà auquel je ne suis pas sûre de croire. Ce dont je suis sûre, c’est qu’il est dans mon cœur. Ce n’est pas un puits de tristesse mais un ciel de douceur et d’amour. Un endroit chaleureux parce que j’y entretiens la flamme vive pour qu’elle reste allumée.

Pour mémoire, je vous mets la première et la dernière strophe d’un poème magnifique de Henry
Scott-Holland. qui fut faussement attribué à Charles Péguy (voir lien dans le nom de l’auteur)
«La mort n’est rien.


Je suis seulement passé dans la pièce d’à côté.
Je suis moi, vous êtes vous.
Ce que j’étais pour vous, je le suis toujours…
La vie signifie tout ce qu’elle a toujours été,
Le fil n’est pas coupé.
Pourquoi serais-je hors de votre pensée,
simplement parce que je suis hors de votre vue ?

Je ne suis pas loin,juste de l’autre côté du chemin.
Vous voyez, tout est bien.»

183 – Charles / An Maï

Chapeau Charles !
Chafouin charmeur charmant
Chasseur de cœur chanceux
Charnel séducteur chic
Chapardeur d’amour
Chanteur de sérénades
Chabada bada !
Chalumeau chauffé, vite tu l’éteins
Chaloupe pour fuir ? Non
Cheval plutôt ! Pour un cavaleur, normal !
Chagrin pour Charlotte !
Chamboulé, chiffonné,
Chavire son cœur
Champagne trop frais
Charlotte aux fraises
Chaource chipoté…
Chalut, charlot. Hic !
Cheers et ciao
Chapitre clos !

182 – Le peintre- An Maï

Du bout de son pinceau, sur la toile il voyage
En créant chaque fois un nouveau paysage.
Voici un coin de ciel entre le bleu et l’or
Et l’océan profond pour planter le décor…


Presque sur l’horizon, il a peint un oiseau
Puis pour mieux réfléchir a posé son pinceau.
Il aurait pu placer au milieu de sa toile
Un bateau rouge et vert avec sa blanche voile,


Mais il a préféré un soleil jaune pâle
Dont le reflet sur l’eau tranquillement s’étale.
L’oiseau à l’horizon, continue à voler
Sur la grise nuée qu’il vient de dessiner


En deux tableaux Dali a planté le décor
Entre un coin de ciel bleu et un grand soleil d’or.
Le peintre voyageur avec lui nous emporte
Et de ses rêves fous il nous ouvre la porte.

180- Vieillir – An Maï

Est-ce un cadeau de vieillir ?
Avoir comme l’on dit
L’avenir dans le dos.
Marcher péniblement
En s’aidant d’une canne,
Sans attendre des autres
Une aide ou un regard.


Est-ce un cadeau de vieillir ?
Marcher, continuer
A aller de l’avant,
Portant à bout de bras
Sa vie, le poids des ans
Et tous ses souvenirs
Au fond d’un sac jetable.


Est-ce un cadeau de vieillir ?
Se dit la vieille dame.
Chapeau noir sur la tête
Et long manteau ouvert.
Sans sourire elle avance,
Légèrement courbée
Sur le trottoir hostile.


Est-ce un cadeau de vieillir ?


179- souvenirs – An Maï

Passe, passe le temps
Au fond d’un vieux carton
Mes souvenirs s’entassent.
Je crains que ne s’effacent
Les mots de la chanson
Et mes rêves d’antan.


Des livres poussiéreux
De dentelle entourés,
J’ai savouré les pages
Et ces blancs coquillages
Sagement alignés
Disent mes jours heureux.


Les aiguilles du Temps
De l’antique réveil
Ont cessé de tourner.
Allons ! Je dois ranger
Et remettre en sommeil
Ces restes émouvants.


Au fond d’un vieux carton
Des livres poussiéreux
Et cinq blancs coquillages,
Racontent d’un autre âge
Rêves et jours heureux.
Les mots de la chanson
Me reviennent. Je pleure…