191 – La Préhistoire, toute une histoire ! – Lothar

Il y a trente-six mille ans, dans une vallée sans routes, sans parkings, sans audioguides, vivait un rhinocéros laineux qui n’avait rien demandé à personne.

Un beau morceau de rhinocéros.

Large comme un hiver, massif comme une promesse de tempête, la corne impeccable, le poil discipliné par le vent seul.
Quand il passait, les chevaux ralentissaient.
Les bisons faisaient mine de réfléchir.
Les mammouths détournaient le regard, l’air de dire : « Non non, je ne regarde pas, je suis très occupé à être un mammouth. »

Lui, pourtant, ne voyait rien.
Il broutait.
Il avançait.
Il vivait sa vie de rhinocéros, persuadé d’être un figurant dans le grand film du monde.

Pendant ce temps, dans la grotte Chauvet, les humains avaient une autre lecture du scénario.

À peine son ombre apparaissait-elle au loin qu’ils lâchaient tout : silex, torches, repas, conversation.
Ils couraient vers les parois.
Dans l’odeur d’ocre et de fumée,
ils traçaient sa silhouette.
Encore.
Et encore.
Et encore.

Des chevaux, ils en faisaient.
Des lions, aussi.
Mais le rhinocéros… ah, le rhinocéros !
C’était leur muse, leur obsession, leur poster de chambre avant l’invention des chambres.

Une star.
Sans le savoir.
Sans le vouloir.
Sans même comprendre qu’on le regardait.

Les millénaires passèrent comme passent les saisons, mais en plus lent.
Les artistes disparurent.
Les rhinocéros laineux aussi.
Les murs, eux, restèrent – fidèles, patients, têtus comme des pierres qui ont décidé de se souvenir.
Qui ont décidé de dire une histoire.

Puis un jour, des humains modernes entrèrent dans la grotte.
Ils s’extasièrent.
Ils photographièrent.
Ils écrivirent des livres, tournèrent des documentaires, organisèrent des conférences.
Bref : ils firent ce que les humains font dès qu’ils découvrent quelque chose — beaucoup de bruit autour.

Et soudain, le vieux rhinocéros redevint célèbre.
Star préhistorique.
Influenceur unicorne fossile.
Icône murale.

S’il avait pu voir tout cela, il aurait probablement levé la tête de son herbe, cligné des yeux et soufflé :

« Moi ? Sérieusement ? »

Car la célébrité a ses lois secrètes :
ceux qui la cherchent courent après leur reflet,
et ceux qui la reçoivent sont parfois juste un rhinocéros tranquille, occupé à vivre sa vie,
pendant que quelqu’un, quelque part, trouve qu’il a vraiment une sacrée allure.

sujet 191 – Coté Écrivains

Un bond en arrière – Jill Bill
Témoignage ancestral – Aquarella
Le cri de la grotte – Marie Sylvie
Après mures réflexions – Jakpit
La petite fille des temps anciens – An Maï
La Préhistoire, toute une histoire !  Lothar
de très lointains ancêtres – J.Libert
Nuit de galère au Paléolithique -Lilou
La grotte Chauvet – Laura
La grotte Chauvet – François
L’art préhistorique – Annick







190 – Trou noir américain – Lothar

Nous suivions une latitude comme on suit une étoile,
sans savoir si elle nous guidait
ou si nous inventions simplement sa lumière.

Le Canada derrière nous sentait encore
le sapin, le Saint‑Laurent,
les couleurs du Mont Tremblant,
et cette façon qu’ont les traversiers
de nous apprendre à voyager
en laissant derrière soi
un sillage qui ne se retourne pas.

Puis vint le désir d’aller plus loin,
de pousser la carte au-delà de son pli,
comme si la liberté
avait besoin d’un détour pour respirer.
Les cartes aiment les plans.
Les hommes préfèrent parfois les accidents.

Nous avons franchi la frontière
avec cette ivresse discrète
des départs improvisés,
celle qui ressemble à un trésor
quand il n’a pas encore de nom.
Un trésor sans coffre,
juste une vibration dans la paume.

L’autoroute filait droit
entre ciel immense et forêts sans fin.
Chaque borne annonçait un changement,
chaque kilomètre ouvrait une porte invisible.
Le monde semblait tenir debout
sur une simple ligne d’horizon.

Puis la voiture bleue.
Le gyrophare.
L’arrêt.

La représentante locale
des points cardinaux
et de la paperasse réglementaire
nous demanda d’où nous venions.

  • Du Canada.
    Elle fronça les sourcils.
  • Impossible.

Le mot tomba
comme un météore administratif.

  • Il n’y a rien au-dessus des États-Unis.

Nous pensions à une plaisanterie.
Mais déjà, elle dépliait sur le capot
une carte froissée,
trésor national certifié,
où son doigt traçait les frontières
comme on suit une veine de lumière.

Et soudain, le monde se vida.
Au nord : plus de provinces,
plus de lacs, plus d’érables.
Rien.
Un grand blanc.
Un équateur remonté jusqu’au ciel,
tirant les pôles derrière lui,
comme si l’univers avait oublié
de dessiner la suite.

Le vent se tut.
Même l’oiseau de la carte céleste
suspendit son vol.
Nous observions ce trou noir géographique
engloutissant des millions de kilomètres carrés
avec une efficacité remarquable.

Conquérir l’espace,
calculer la trajectoire des sondes,
rêver de galaxies,
produire une énergie
capable d’éclairer des continents…
et pourtant perdre le Canada
entre deux plis de papier.

Nous avons repris la route.
Au-dessus de nous, les constellations
continuaient leur travail silencieux.
Elles savaient, elles,
qu’au nord comme au sud,
à l’est comme à l’ouest,
les frontières ne sont que
de petites coutures
sur le manteau immense de la Terre.

Et quelque part,
sur une carte froissée,
le Canada demeure encore disparu.
Les étoiles, heureusement,
n’ont jamais demandé leur visa.

Elles continuent simplement
de passer les frontières
sans même s’apercevoir
qu’elles existent.

sujet 190 – Coté Écrivains

J’en profite pour vous faire part de mon étonnement car il n’y a aucun commentaire sur les textes qui nous sont proposés. Je me demande si le Webmaster n’a pas fait une erreur ! Alors si vous avez deux minutes laissez moi un petit mot.

Glowing globe with latitude and longitude lines surrounded by stars, a blue phoenix, and a bright compass rose emitting light


La question majuscule – Jill Bill
La solitude – Laura
Voyage, Voyage – J.Libert
Voyage en liberté – Aquarella
Trou noir américain – Lothar
Le pèlerinage – Marie -Sylvie
La vie des mots – Annick
Désespoir d’opprimé – Ecrisdelle
le navigateur – François
Cap au grand large – Lilou







189 – Éclipse en ellipse – Lothar

La chaussure est là.
Seule.
Lacet ouvert, pointe tournée vers les statues immobiles.

Un souffle de jaune orangé couvre les pavés.
On dirait une lumière renversée.
Ou la trace d’un passage trop large pour être raconté.

Le téléphone clignote encore, face contre terre.
Un battement.
Puis rien.
Puis un autre battement.

L’écharpe, elle, flotte très haut.
Trop haut.

Les pigeons picorent autour des socles.
Ils ne semblent pas surpris.
Les passants, si.

Un fragment roule.
Un autre.
Les agents municipaux remplissent des sacs sans comprendre ce qu’ils ramassent.

La place paraît plus grande qu’hier.
Plus vide aussi.
La verdure retient son souffle
comme si quelque chose avait respiré très fort avant de disparaître.

Et les objets – la chaussure, le téléphone et l’écharpe –
semblent attendre qu’on admette enfin

que les statues ont dansé.

187 – Madame regarde les anciennes réclames / Lothar

C’est la même cuisine.
Quarante ans plus tard.

Le carrelage a jauni.
Le Frigidaire a disparu depuis longtemps.
Le rasoir repose dans une boîte, avec des piles mortes, des notices pliées et un vieux thermomètre qui ment de deux degrés depuis 1987.

Madame est devenue grand-mère.

Elle retombe sur les anciennes réclames en rangeant un carton.

Elle sourit.

Pas avec nostalgie pure.
Avec cette tendresse ironique des gens qui ont survécu à leur époque.

. Image possible
Madame assise à la table de cuisine.
Lunettes basses sur le nez.
Vieille publicité Electrolux dans les mains.

Le rasoir en narration :

« Elle les regarde comme on regarde de vieilles photos de classe.
Avec affection…
et un léger malaise. »

. Petit monologue de Madame
« Tout avait l’air simple dans ces pubs… »

Elle tourne la page.

« Les femmes souriaient devant les frigos.
Les hommes rasaient leur avenir de près.
Les bébés sentaient tous la lavande et la réussite sociale. »

Petit silence.
« On croyait que les objets allaient nous libérer du temps. »

. Case suivante : Elle regarde sa cuisine moderne pleine d’appareils compliqués.

Robot multifonction.
Chargeurs emmêlés.
Écran qui clignote « mise à jour disponible ».

« Finalement, ils ont surtout inventé de nouvelles notices. »

. Une autre case forte

Elle retrouve la vieille pub Esso.

Le tigre rugit dans l’image.

Madame :

« Toute une époque voulait mettre des tigres partout.
Dans les moteurs.
Dans les hommes.
Dans la croissance. »

Puis :

« Maintenant on trie les emballages en regardant fondre les glaciers.
C’est moins spectaculaire graphiquement. »

Le rasoir :

« Les humains remplacent toujours une illusion par une autre.
C’est leur moteur principal. »

Les slogans vieillissent. Le besoin reste.

. Case tendre

Petit-fils dans la salle de bain découvrant le vieux rasoir.

— « Mamie… c’est quoi ce truc ? »

Madame éclate de rire.

« Ça, mon chéri…
c’était l’intelligence artificielle des années soixante. »

Le rasoir, vexé :

« J’entendais beaucoup plus de choses que votre enceinte connectée. »

. Dernière grande case

Madame range doucement les publicités dans la boîte.

Expression calme.
Ni cynique ni naïve.

« Ce n’était pas vrai, bien sûr… »

Petit silence.

« Mais ça nous aidait peut-être à avancer. »

Le rasoir :

« Les humains ont parfois besoin de croire
qu’un grille-pain, un savon ou un moteur
pourraient réparer quelque chose en eux. »

. Dernière vignette minuscule : Le vieux rasoir au fond de sa boîte.

Bzz.
(très faible)

Comme un insecte mécanique survivant aux Trente Glorieuses, aux slogans, aux modes et aux cheveux noirs. Ce qui somme toute est finalement une assez bonne définition de la vieillesse.

sujet 188 – Coté Écrivains


Piqûre de rappel – Jill Bill
Bébé Cadum – Vegas sur Sarthe
Inventaire d’une vie retirée – Marie Sylvie
Souvenirs souvenirs – J.Libert
Madame regarde les anciennes réclames – Lothar
Pierre Bénichou et le bébé Cadum – Laura
Souvenirs du passé… – Annick
La réclame – François






187 – Monologue du pois sauteur / Lothar

Je suis un minuscule tambour.
Un studio sans fenêtres.
Une boîte sèche avec un cœur nerveux
qui tape dedans comme un voisin insomniaque.
Comme un locataire en crise.

La chaleur monte encore. Je la sens toucher ma coque,
lentement,
comme une main géante posée sur un front fiévreux.
Comme une langue de cuivre. Râpeuse.
Ça serre. Ça pousse.
Ça menace de me transformer en légume cuit.
Alors, dans un spasme, je bondis.

Pas par bravoure.
Par réflexe.
Par cette vieille panique animale élégante qui dit :
« pars, même si tu ignores où ».

Dedans, ça remue sans cesse.
La chenille gratte mes parois, plie son corps contre moi,
cogne comme si elle cherchait une sortie de secours
dans ce studio de cellulose.
Je suis un logement social pour anxiété biologique.
Un taxi uber sans volant.
Une auto-tampon.
Un petit cercueil qui refuse encore de coopérer.

Je n’entends du monde extérieur que des masses de sons étouffés.
Des voix humaines. Des rires énormes.
Un chien qui souffle tout près. Peut-être un chat.
Tout arrive jusqu’à moi comme à travers un oreiller humide.

Pourtant je comprends une chose : on m’observe.
Je suis devenu spectacle.
Le cirque du stress encapsulé.

Et cette chaleur a une odeur.
Poussière. Bois sec. Soleil sur table vernie.
L’odeur très précise du « si tu restes là, tu vas cuire doucement ».
Alors je saute encore.
À gauche. À droite. En diagonale. En erreur système.

Je ne vois rien.
Mais je devine l’ombre comme une promesse fraîche. Un endroit où la
coque cesse de brûler, où la chenille ralentit enfin son tambour intérieur.

Je suis un pois sauteur.
Un popcorn existentiel.
Je ne choisis rien.
Je trébuche vers la survie.
Et si je bondis encore, ce n’est pas pour amuser les enfants de Pif Gadget
ou rejouer l’époque des Pifitos mexicains.
Et si je repars dans ma danse absurde de haricot hanté,
c’est pour faire la fête, moi aussi.
C’est tout simplement pour éviter de finir
en gourmandise al dente.

……