191 – nuit de galère au Paléolithique Supérieur – Lilou


Trois heures que je suis accroupie dans la suie, et franchement, j’ai les genoux en miettes. Le chef m’avait dit : « Fais-nous un truc spirituel, qui claque, pour la cérémonie de demain. » Résultat ? Je me bats avec une paroi calcaire qui a décidé de boire tout mon charbon de bois.

Regardez-moi ce désastre. Le premier cheval à gauche a une tête de poney dépressif. Je voulais lui donner un air majestueux, il a juste l’air de se demander s’il a éteint le feu de camp avant de partir. Et les rhinocéros… Parlons en. J’ai complètement loupé la perspective du deuxième. On dirait qu’il essaie de doubler l’autre par la droite dans un embouteillage de mammouths. C’est lourd, c’est pataud, ça manque cruellement de finesse. Et puis, cette idée de génie de superposer dix lions au même endroit… Qu’est-ce qui m’a pris ? On dirait un tas de chats qui se disputent une place au soleil, l’agressivité en plus. Le clan va encore crier au génie mystique, s’extasier sur « l’énergie brute de la meute » alors que j’ai juste essayé de cacher un raté sur une corne de bison.

Le pire, c’est la lumière. Avec cette satanée lampe à graisse qui fume, j’ai l’impression de peindre avec des moufles. Si ça se trouve, dans vingt mille ans, des types vont analyser ça avec des technologies de pointe en se demandant quel rituel chamanique se cache derrière mon coup de pinceau. Si seulement ils savaient que j’avais juste hâte de finir pour aller manger mon steak de renne et me coucher… Une chose est sûre, demain, je signe de ma main droite en bas de la fresque, et je pose un congé sabbatique.


190 – Cap au grand large / Lilou

Une latitude oubliée sur un vieux planisphère,
Trois éclats d’énergie au fond d’une théière,
Un désir farouche de tout voyager,
Deux boussoles affolées qui ne savent plus chasser,
Un grand vent de changement qui décoiffe les idées,
Une étoile filante attrapée au filet,
Quatre points cardinaux qui se courent après,
Une immense liberté qui refuse d’être encagée,
Un équateur de soie pour ceindre la terre,
Des terres inconnues qu’il reste à conquérir, Un sourire secret en guise de trésor,

Et un raton laveur qui regarde le nord.


187 – Le Chœur des Trajectoires / Lilou


Ils sont nés de la terre et du silence, plantés là où le monde court. Autour d’eux, la ville gronde, virevolte et s’impatiente dans le ressac incessant des moteurs. Le bitume tourne en rond, les vies défilent à la hâte, mais au centre du manège, le temps a perdu sa course.

On l’a baptisé le carrefour des chemins, mais leur secret est plus grand : ils sont les gardiens des élans suspendus.

Là où tout passe, eux demeurent. Ils célèbgent l’instant rare où deux solitudes s’interrompent. Il y a la ferveur des mains tendues vers le ciel, comme un appel ou une prière partagée. Il y a la douceur d’un visage qui trouve son refuge dans le creux d’une épaule, et ce tête-à-tête immobile, si dense qu’il efface le gris des façades et le tumulte des boulevards.

Chaque jour, des milliers de regards glissent sur leurs silhouettes d’argile sans vraiment les voir. Pourtant, ils offrent à la ville son plus beau miroir. Ils murmurent aux passants pressés que derrière chaque pare-brise, derrière chaque destin en transit, bat le même besoin viscéral : celui de s’arrêter, enfin, et de trouver son port d’attache dans les bras d’un autre.

187 -Sous le tilleul de Tante Agathe / Lilou

Sous le grand tilleul du jardin, Tonton Nestor posait comme un ministre en campagne. Le ventre rentré, la moustache conquérante, il tenait son chapeau noir comme un sceptre. À ses côtés, Tante Agathe affichait ce sourire béat qu’on lui connaissait les jours de fête.


Un sourire rond, tranquille, presque éternel, où se mêlaient la tendresse et une douce gourmandise.
Agathe regardait Nestor avec cette admiration paisible que rien ne semblait pouvoir fatiguer.
Depuis des d’années elle approuvait tout :
ses discours sur la morale,
ses théories sur les voisins,
et même son fameux dogme du dimanche.


Car Tonton Nestor avait un dogme.
Il répétait à qui voulait l’entendre que « dans la vie, il faut toujours marcher droit, même quand le chemin tourne ».
Personne n’avait jamais compris cette phrase. Mais lui la prononçait avec tant de gravité que chacun hochait la tête par politesse. Tante Agathe, elle, souriait encore davantage à chaque répétition.
On aurait dit qu’elle entendait les paroles d’un prophète. Ses joues rebondissaient de bonheur simple,
et ses yeux pétillaient comme deux billes sous une lampe.


Le bébé, au milieu de cette cérémonie familiale, suçait son doigt avec application. Il semblait déjà méditer sur les mystères du monde adulte. Peut-être se demandait-il pourquoi les grandes personnes aiment tant parler pour ne rien dire.


Et puis il y avait Pif
Le brave chien regardait tout ce petit théâtre avec une sagesse silencieuse. Ses oreilles tombantes et son museau amusé donnaient l’impression qu’il savait quelque chose que les autres ignoraient. Après tout, dans cette famille, c’était peut-être lui le plus raisonnable. Il ne croyait ni aux grands discours de Tonton Nestor, ni au sourire béat et plein de gourmandise de Tante Agathe. Il se contentait d’être là, fidèle et tranquille, avec ce regard ironique des chiens qui ont compris depuis longtemps les faiblesses des humains.
Et sous le soleil pâle de l’après-midi, entre le dogme de Nestor et la gourmandise souriante d’Agathe,
Pif demeurait le seul philosophe véritable de la maison.


185 – Nilo, Liora et Samba / Lilou

Ils avaient marché trois jours sous un ciel couleur mangue avant d’atteindre le village englouti. On racontait qu’ici, les maisons poussaient encore sous les racines, intactes, habitées par des voix qui ne savaient pas qu’elles étaient mortes.
Nilo avançait le premier.
À ses côtés trottait un grand chien fauve nommé Samba, maigre comme une flamme. Depuis l’enfance, l’animal possédait un étrange don : il grognait chaque fois qu’un souvenir cherchait à revenir au monde.
Quand ils arrivèrent devant la clairière, Samba s’arrêta net.
— Tu entends ? demanda Liora.
Au début, Nilo ne perçut rien. Puis un bruit très léger traversa les arbres : des couverts qu’on pose sur une table, un rire étouffé, le tintement d’un verre. Le village respirait encore.
Ils trouvèrent une maison couverte de lianes rouges. À l’intérieur, une table était dressée pour quatre personnes. Les fruits semblaient frais cueillis. Une soupe fumait doucement dans des bols de terre.
— Impossible… murmura Liora.
Alors une voix s’éleva derrière eux :
— Vous êtes en retard.
Une femme se tenait dans l’embrasure de la porte. Ses yeux avaient la couleur des rivières avant l’orage. Nilo sentit immédiatement qu’il la connaissait, sans jamais l’avoir rencontrée.
Samba gémit.
La femme sourit tristement.
— Il me reconnaît. Les chiens n’oublient personne.
Le vent se leva dehors. Les arbres se mirent à chuchoter entre eux.
— Qui êtes-vous ? demanda Nilo.
Elle posa une main sur la table, doucement, comme pour calmer un cœur invisible.
— Je suis celle qui est restée quand les autres ont fui la grande sécheresse. J’ai attendu si longtemps que le temps a fini par tourner autour de moi comme un animal fatigué. Le feu vacilla.
Et soudain Nilo comprit : la maison n’était pas abandonnée.
Elle était prisonnière d’un jour ancien qui refusait de mourir.
Alors la femme leur servit à manger.
Et tandis qu’ils partageaient le repas, dehors, la forêt entière retenait son souffle, comme si le monde hésitait encore entre se souvenir… ou disparaître.


184 – Le rose sur le gris / Lilou

Manifeste pour une passante

Je suis partie pour rester, car on ne s’efface jamais vraiment quand on a dessiné ses rêves sur les murs de la ville. On ne quitte pas Paris, on s’y infiltre, on devient le grain du crépi, l’ombre d’une porte cochère, le reflet dans une flaque après la pluie.
Longtemps, je ne croyais à rien, mais je n’y crois plus. Aujourd’hui, je ne crois qu’à l’instant, au rose qui claque sur le bitume et à cette liberté folle de n’appartenir à aucun dogme, pas même à celui du pessimisme. J’ai troqué mes doutes contre des bombes de peinture et mes silences contre des jeux de mots qui font mouche.
Mon absence n’est qu’une pirouette, un clin d’œil poétique laissé sur le grain de la pierre. Ne cherchez pas ma statue, cherchez mon sourire au détour d’une ruelle sombre ou sur l’affiche arrachée d’un vieux boulevard. Ne soyez pas tristes : je suis devenue une partie du décor, une note de musique sur un trottoir, une éternelle invitation à aimer, à oser et à ne jamais s’excuser d’être là.
Je suis partie, certes, mais avec la ferme intention de vous accompagner à chaque coin de rue. Je serai là pour murmurer à l’oreille des passants pressés que la vie est une œuvre d’art qui s’affiche sans permission. La fête continue, l’impertinence est un sport de combat, et ma trace, elle, ne connaît pas d’hiver.


184 – Cendrillon / Lilou

Dans une chaumière sombre, Cendrillon, chétive et bien en peine, cherchait à chasser son chagrin parmi les cendres chaudes. Elle chérissait l’idée d’un amour charnel et chaleureux, loin de sa marâtre chafouine, qui la chargeait chaque jour de tâches et de travaux.


Un soir de charme, alors qu’elle ne portait qu’un chapeau troué et des haillons, une charmante fée surgit, chargée d’un étrange attirail. Point de baguette magique ; un simple chalumeau , elle chauffa, changea et charpenta bois et fer pour façonner une chaloupe chatoyante.


Le départ fut un vrai chahut. Un chasseur sur la rive crut à une chimère, tandis qu’un cheval égaré restait figé, comme changé en statue. Sur le fleuve, le courant chargeait la barque de remous : elle faillit chavirer, mais Cendrillon s’accrocha, choisit son cap, et continua.


Enfin, elle atteignit le château, dont les jardins chargés de charme scintillaient. Les fontaines chantaient sous la lune, comme un champagne en cascade.
Dans la grande salle, le Prince Charmant l’attendait. Pas de festin chargé : simplement un chaource, au parfum champêtre, qu’ils partagèrent avec chaleur. Ils dansèrent, échangèrent des chants et des chuchotements, emportés par une douce chimie.


Mais à l’approche du dernier carillon, Cendrillon chancela : le temps la chassait déjà. Elle s’enfuit, laissant derrière elle le charme de sa présence.


182 – Voyage Voyage/ Lilou


Le voyage commence au bout d’un doigt,
là où l’horizon se plie comme une montre fatiguée.
Je trace une ligne dans le ciel,
et le ciel saigne une lumière lente,
épaisse comme du miel oublié.


Les nuages fondent sans demander pardon,
ils deviennent des animaux sans nom,
qui traversent mes pensées à pas de sable.
Chaque pas est une illusion,
chaque illusion un pays sans carte.


Je marche sans bouger,
dans une mer suspendue entre deux silences,
où les bateaux sont des souvenirs
et les souvenirs des portes entrouvertes
sur des paysages qui respirent à l’envers.

Le soleil, énorme fruit,
tombe sans tomber dans ma main tremblante.
Je le presse,
et de sa pulpe s’écoule le temps —
doré, irréversible, absurde.


Voyager, c’est oublier son propre contour,
devenir liquide dans un monde solide,
ou solide dans un rêve qui s’effrite.
C’est accepter que la route
n’existe que parce qu’on la rêve.


Alors je ferme les yeux
et je pars plus loin encore —
là où même l’absence a une ombre,
et où le retour
n’a jamais été inventé.

180 – Ma Mamie/ Lilou

Vous connaissez ma mamie ? Non ? Une maîtresse femme, mais toute en douceur. Quand elle était jeune, elle a connu la guerre ; la Grande, celle qui a fait tant de morts pour rien. Elle a traversé la tourmente, mais elle y a participé. Elle était serveuse dans un restaurant et, avec le cuisinier, elle s’est engagée dans la Résistance. Ils n’étaient pas amants, mais amis. Son mari, elle l’a perdu au tout début de la guerre, au moment de la capitulation.

En fait, ce n’est pas ma vraie grand-mère. Mes parents étaient clients du restaurant et je les accompagnais souvent. Trop petite pour tout comprendre, je sentais instinctivement qu’il y avait, entre mes parents et la serveuse Jeanne, un lien. Leurs paroles, parfois énigmatiques, me laissaient à penser qu’un secret les liait.

Puis un soir, alors que nous dînions dans le restaurant, un groupe de policiers entra, accompagné d’Allemands qui se mirent à vérifier les papiers des clients. Jeanne me prit par la main en douceur, me fit gentiment signe de ne pas faire ni bruit ni de mouvements trop brusques et m’emmena voir la nouvelle portée de chatons. Je ne revis pas mes parents. Ils furent arrêtés ; la suite, je ne puis la raconter, mais je sais que vous la devinerez. Je suis restée avec Jeanne. À la fin de la guerre, elle a eu le bonheur de retrouver l’amour : un homme charmant, connu dans la Résistance, mais qui avait dû s’éloigner à Londres.

Elle a connu de grandes douleurs, mais elle est toujours restée digne et élégante. Elle m’a élevée, fidèle à la prière tacite qu’elle a lue dans les yeux de ma mère lors de son arrestation.

Je regarde cette photo qu’elle m’a envoyée par messagerie — « nette », comme elle dit — une photo prise par un photographe de rue. Elle l’a trouvée si belle. Elle revenait de faire ses courses avec sa canne, dernier cadeau d’Émile il y a un peu plus de dix ans. Et son chapeau, vous voyez son chapeau ? C’est le cadeau qu’a voulu lui faire son arrière-petite-fille, âgée de douze ans et prénommée Jeanne comme elle, pour son anniversaire. Et ce jour-là, jour où Jean Ferrat nous a quittés, elle a dit avec un sourire malicieux : « Que c’est beau la vie ! »

179- retour/ Lilou

Personne n’était entré dans la maison depuis la mort de ses parents. Une couche de poussière recouvrait les draps qui enveloppaient les meubles.

Quand Denise pénétra dans le hall, l’air saturé la suffoqua. Dix ans qu’elle n’était pas revenue ! Au début, elle ne voulait pas garder cette maison. Puis dernièrement, l’idée avait fait son chemin. Il y avait de la place pour les enfants ; ils seraient bien pendant les vacances ; ils pourraient gambader. Elle pourrait se remettre à jardiner. Devant le porche, elle installerait des rosiers grimpants parfumés comme ceux se sa grand-mère Zélie.

Elle éternua plusieurs fois. Elle tourna machinalement l’interrupteur sans résultat. Elle n’avait pas pensé à faire remettre l’électricité. Elle ouvrit un volet branlant et la lumière du soleil coula à flots dans la pièce. Soudain un détail attira son attention. Là, sur le mur en face une bande de papier peint était décollée et livrait à son, regard l’embrasure d’une porte. Elle ne connaissait pas ce passage. En sortant sa lampe torche, elle avança prudemment et découvrit une immense bibliothèque remplie de vieux bouquins. Des cartons jonchaient le sol, un vrai slalom, il fallait enjamber tout un tas de vieux trucs, plein de poussières. Dans la pénombre un reflet lui tira l’œil et aperçut une vitrine. Elle s’approcha tant bien que mal.

  • Ah non s’écria – t- elle ! Depuis le temps que je cherche un exemplaire de « l’homme pressé » : l’édition est épuisée. Et ces escargots tout blancs, soigneusement rangés du plus gros au plus petit : je reconnais bien là l’esprit matheux et collectionneur de mon père. Tiens, je parie même que le réveil fonctionne encore !

Oh et cette pile- à enrubannée !

 Regardant de plus près, elle reconnut alors un morceau de dentelle de la robe de mariée de sa mère.