184 – Le rose sur le gris / Lilou

Manifeste pour une passante

Je suis partie pour rester, car on ne s’efface jamais vraiment quand on a dessiné ses rêves sur les murs de la ville. On ne quitte pas Paris, on s’y infiltre, on devient le grain du crépi, l’ombre d’une porte cochère, le reflet dans une flaque après la pluie.
Longtemps, je ne croyais à rien, mais je n’y crois plus. Aujourd’hui, je ne crois qu’à l’instant, au rose qui claque sur le bitume et à cette liberté folle de n’appartenir à aucun dogme, pas même à celui du pessimisme. J’ai troqué mes doutes contre des bombes de peinture et mes silences contre des jeux de mots qui font mouche.
Mon absence n’est qu’une pirouette, un clin d’œil poétique laissé sur le grain de la pierre. Ne cherchez pas ma statue, cherchez mon sourire au détour d’une ruelle sombre ou sur l’affiche arrachée d’un vieux boulevard. Ne soyez pas tristes : je suis devenue une partie du décor, une note de musique sur un trottoir, une éternelle invitation à aimer, à oser et à ne jamais s’excuser d’être là.
Je suis partie, certes, mais avec la ferme intention de vous accompagner à chaque coin de rue. Je serai là pour murmurer à l’oreille des passants pressés que la vie est une œuvre d’art qui s’affiche sans permission. La fête continue, l’impertinence est un sport de combat, et ma trace, elle, ne connaît pas d’hiver.


184 – Cendrillon / Lilou

Dans une chaumière sombre, Cendrillon, chétive et bien en peine, cherchait à chasser son chagrin parmi les cendres chaudes. Elle chérissait l’idée d’un amour charnel et chaleureux, loin de sa marâtre chafouine, qui la chargeait chaque jour de tâches et de travaux.


Un soir de charme, alors qu’elle ne portait qu’un chapeau troué et des haillons, une charmante fée surgit, chargée d’un étrange attirail. Point de baguette magique ; un simple chalumeau , elle chauffa, changea et charpenta bois et fer pour façonner une chaloupe chatoyante.


Le départ fut un vrai chahut. Un chasseur sur la rive crut à une chimère, tandis qu’un cheval égaré restait figé, comme changé en statue. Sur le fleuve, le courant chargeait la barque de remous : elle faillit chavirer, mais Cendrillon s’accrocha, choisit son cap, et continua.


Enfin, elle atteignit le château, dont les jardins chargés de charme scintillaient. Les fontaines chantaient sous la lune, comme un champagne en cascade.
Dans la grande salle, le Prince Charmant l’attendait. Pas de festin chargé : simplement un chaource, au parfum champêtre, qu’ils partagèrent avec chaleur. Ils dansèrent, échangèrent des chants et des chuchotements, emportés par une douce chimie.


Mais à l’approche du dernier carillon, Cendrillon chancela : le temps la chassait déjà. Elle s’enfuit, laissant derrière elle le charme de sa présence.


182 – Voyage Voyage/ Lilou


Le voyage commence au bout d’un doigt,
là où l’horizon se plie comme une montre fatiguée.
Je trace une ligne dans le ciel,
et le ciel saigne une lumière lente,
épaisse comme du miel oublié.


Les nuages fondent sans demander pardon,
ils deviennent des animaux sans nom,
qui traversent mes pensées à pas de sable.
Chaque pas est une illusion,
chaque illusion un pays sans carte.


Je marche sans bouger,
dans une mer suspendue entre deux silences,
où les bateaux sont des souvenirs
et les souvenirs des portes entrouvertes
sur des paysages qui respirent à l’envers.

Le soleil, énorme fruit,
tombe sans tomber dans ma main tremblante.
Je le presse,
et de sa pulpe s’écoule le temps —
doré, irréversible, absurde.


Voyager, c’est oublier son propre contour,
devenir liquide dans un monde solide,
ou solide dans un rêve qui s’effrite.
C’est accepter que la route
n’existe que parce qu’on la rêve.


Alors je ferme les yeux
et je pars plus loin encore —
là où même l’absence a une ombre,
et où le retour
n’a jamais été inventé.

180 – Ma Mamie/ Lilou

Vous connaissez ma mamie ? Non ? Une maîtresse femme, mais toute en douceur. Quand elle était jeune, elle a connu la guerre ; la Grande, celle qui a fait tant de morts pour rien. Elle a traversé la tourmente, mais elle y a participé. Elle était serveuse dans un restaurant et, avec le cuisinier, elle s’est engagée dans la Résistance. Ils n’étaient pas amants, mais amis. Son mari, elle l’a perdu au tout début de la guerre, au moment de la capitulation.

En fait, ce n’est pas ma vraie grand-mère. Mes parents étaient clients du restaurant et je les accompagnais souvent. Trop petite pour tout comprendre, je sentais instinctivement qu’il y avait, entre mes parents et la serveuse Jeanne, un lien. Leurs paroles, parfois énigmatiques, me laissaient à penser qu’un secret les liait.

Puis un soir, alors que nous dînions dans le restaurant, un groupe de policiers entra, accompagné d’Allemands qui se mirent à vérifier les papiers des clients. Jeanne me prit par la main en douceur, me fit gentiment signe de ne pas faire ni bruit ni de mouvements trop brusques et m’emmena voir la nouvelle portée de chatons. Je ne revis pas mes parents. Ils furent arrêtés ; la suite, je ne puis la raconter, mais je sais que vous la devinerez. Je suis restée avec Jeanne. À la fin de la guerre, elle a eu le bonheur de retrouver l’amour : un homme charmant, connu dans la Résistance, mais qui avait dû s’éloigner à Londres.

Elle a connu de grandes douleurs, mais elle est toujours restée digne et élégante. Elle m’a élevée, fidèle à la prière tacite qu’elle a lue dans les yeux de ma mère lors de son arrestation.

Je regarde cette photo qu’elle m’a envoyée par messagerie — « nette », comme elle dit — une photo prise par un photographe de rue. Elle l’a trouvée si belle. Elle revenait de faire ses courses avec sa canne, dernier cadeau d’Émile il y a un peu plus de dix ans. Et son chapeau, vous voyez son chapeau ? C’est le cadeau qu’a voulu lui faire son arrière-petite-fille, âgée de douze ans et prénommée Jeanne comme elle, pour son anniversaire. Et ce jour-là, jour où Jean Ferrat nous a quittés, elle a dit avec un sourire malicieux : « Que c’est beau la vie ! »

179- retour/ Lilou

Personne n’était entré dans la maison depuis la mort de ses parents. Une couche de poussière recouvrait les draps qui enveloppaient les meubles.

Quand Denise pénétra dans le hall, l’air saturé la suffoqua. Dix ans qu’elle n’était pas revenue ! Au début, elle ne voulait pas garder cette maison. Puis dernièrement, l’idée avait fait son chemin. Il y avait de la place pour les enfants ; ils seraient bien pendant les vacances ; ils pourraient gambader. Elle pourrait se remettre à jardiner. Devant le porche, elle installerait des rosiers grimpants parfumés comme ceux se sa grand-mère Zélie.

Elle éternua plusieurs fois. Elle tourna machinalement l’interrupteur sans résultat. Elle n’avait pas pensé à faire remettre l’électricité. Elle ouvrit un volet branlant et la lumière du soleil coula à flots dans la pièce. Soudain un détail attira son attention. Là, sur le mur en face une bande de papier peint était décollée et livrait à son, regard l’embrasure d’une porte. Elle ne connaissait pas ce passage. En sortant sa lampe torche, elle avança prudemment et découvrit une immense bibliothèque remplie de vieux bouquins. Des cartons jonchaient le sol, un vrai slalom, il fallait enjamber tout un tas de vieux trucs, plein de poussières. Dans la pénombre un reflet lui tira l’œil et aperçut une vitrine. Elle s’approcha tant bien que mal.

  • Ah non s’écria – t- elle ! Depuis le temps que je cherche un exemplaire de « l’homme pressé » : l’édition est épuisée. Et ces escargots tout blancs, soigneusement rangés du plus gros au plus petit : je reconnais bien là l’esprit matheux et collectionneur de mon père. Tiens, je parie même que le réveil fonctionne encore !

Oh et cette pile- à enrubannée !

 Regardant de plus près, elle reconnut alors un morceau de dentelle de la robe de mariée de sa mère.

178- Ophélie tout simplement / Lilou

Forgeron
Saperlipopette
renouveau
Miroir
Livreur
Ornithologue
Danse
Mosaïque
Pluie
Contrôle

Enfin, la mosaïque était achevée ! Tout était sous contrôle. Dans quelques heures, le livreur viendrait rendre le cadre. Il avait travaillé, Eloi Forgeron ; pas jour et nuit mais presque. Il avait à cœur de terminer cet ouvrage dans les délais. Et pourtant, plusieurs fois il avait bien eu la tentation d’abandonner tellement la tâche lui paraissait lourde, plusieurs fois il avait failli céder à la fatigue mais cela n’aurait pas été digne de lui. Mais il voulait surtout faire plaisir à Ophélie, sa copine d’enfance esthète accomplie. Ils avaient fait toute leur petite scolarité ensemble puis collège et lycée avaient vu divergé les chemins. Ophélie avait dirigé ses pas vers l’hôtellerie et lui était parti vers les Beaux Arts. Entre eux point d’amours d’enfance contrariées, ils avaient grandis ensemble, leurs chemins avaient été un moment parallèles c’est tout. Maintenant c’était bien différent…

Un jour de mars, quand le printemps vient frapper à nos portes et commence à marquer le renouveau de la nature, Ophélie était revenue après plusieurs années d’absence. Cassée par la vie, ayant perdu dans un accident ses deux enfants et son époux, elle avait besoin de se reconstruire enfin si cela était encore possible. Son frère l’avait accueilli à bras ouvert. Un homme particulier que ce Quentin ; il était horticulteur et avait une petite entreprise d’aménagement des espaces verts et naturels. Il avait la passion des  oiseaux et voulait en faire son métier mais  ornithologue ne nourrit pas toujours son homme alors il s’était tourné vers  l’horticulture plus sûre pour vivre. Lui aussi pas vraiment épargné par les soucis, sa femme s’était enfuie le jour même de leur mariage en lui disant qu’il était trop ou pas assez kantiste. Il avait cherché la définition de ce mot, n’avait rien compris, mais comme il n’était pas né de la dernière pluie, il avait décidé de l’oublier ; cependant elle s’était rappelée à son souvenir en lui déposant un petit paquet vagissant sur le pas de sa porte avec un simple mot : débrouille-toi avec ce petit !

Tout l’été, on avait vu Ophélie faire de grandes promenades en compagnie d’une chienne errante qu’elle avait adoptée ; d’ailleurs l’adoption était réciproque. Leurs courses les emmenaient souvent vers le petit château que ses parents lui avaient laissé. Le Castelet comme elle l’appelait était un peu délabré mais elle l’aimait bien. Est-ce dans ces moments là que l’idée germa ou lors des sorties qu’elle fit avec Eloi  dans les brocantes ? Probablement. Toujours est-il que maintenant, les travaux de restauration étaient bien avancés et soucieuse de refaire une décoration XIXème, elle avait confié à Eloi la réfection du  miroir qu’elle souhaitait placer dans le restaurant qu’elle comptait ouvrir. Elle avait aussi à cœur d’ouvrir, en mémoire de ses petites filles, un cours de danse pour les enfants démunis. Saperlipopette quel courage ! 

176 – Panique au shooting – Lilou

Panique au shooting et « Vague à l’âme et perte de froc »

Rien ne va plus sur le plateau de la nouvelle collection « Néo-Renaissance-Plage ».

Au premier plan, Clotilde prend son rôle très au sérieux. Elle nous offre son plus beau regard de « poisson mort-vivant », figée dans un corset tellement serré qu’elle n’a plus respiré depuis 1973. Elle attend désespérément que le photographe arrive, sans réaliser qu’elle est assise sur un tabouret invisible au milieu d’un courant d’air monumental.

Pendant ce temps, à gauche, c’est le drame. Carla, la stagiaire, a pris l’expression « tenue légère pour la plage » un peu trop au pied de la lettre. Elle vient de réaliser qu’elle a oublié non seulement sa robe, mais aussi sa dignité, et elle tente de se fondre dans le mur en espérant qu’on la confonde avec une statue grecque un peu pâle.

Et le jeu des miroirs c’est le clou du spectacle : celui du milieu refuse catégoriquement de refléter la mer, trop de vagues, ça donne le mal de mer, et préfère afficher mystérieusement, un chapeau flottant qui n’a visiblement trouvé aucune tête prête à le porter et celui de droite, lui, fait de la résistance et montre un arbre, juste pour contredire le paysage de sable.

C’est officiel : entre la fille qui attend son Uber-carrosse, la silhouette pudique qui cherche sa culotte, et le chapeau fantôme, cette « retraite » ressemble surtout à un lendemain de soirée très difficile dans une école d’architecture.

175 – la fable du ban et du lac – Lilou

Le Ban-cale et le Lac-tique

Au bord d’un pré tranquille reposait un ban-cale,
Un banc un peu penché, mais fier de sa morale.
Face à lui s’étendait un lac lisse, critique,
Si calme en apparence… mais souvent lac-tique.

« Je soutiens les passants », disait le ban-cale,
« Je porte leurs soupirs, leurs rêves en rafale.
Toi, tu restes immobile, étalé, dramatique. »

Le lac, miroir profond, répondit lac-tique :
« Immobile, dis-tu ? Je reflète le monde.
Sans moi, ta gloire sèche ne serait qu’ombre ronde.
Si tu penches un peu, si ton pied ban-cale,
C’est que tu crains mon œil clair et magistral. »

Piqué, le banc grinça : « Je ne suis pas bancal ! »
Mais déjà son reflet tremblait dans le canal.
Car au moindre frisson, au moindre vent qui tique,
Le fier ban-cale doutait devant le lac-tique.

Alors ils comprirent, dans le silence oblique :
L’un soutient les corps, l’autre soutient l’optique.
Et même immobile, chacun a son rôle unique.

Morale :
Quand le ban-cale s’obstine et que le lac-tique critique,
Le reflet rappelle à tous qu’un peu d’équilibre s’impose…
Sinon le banc cale, et le lac tique.

173 – Si j’étais une femme préhistorique – Lilou

Si j’étais une femme préhistorique…

Si j’étais une femme préhistorique,
on dirait sans doute que je reste près du feu.

C’est vrai.
Le feu chauffe, éclaire, rassemble.
C’est un endroit stratégique.

Pendant que certains partent raconter leur courage au-delà des collines,
moi j’apprends à connaître la terre.
Je sais laquelle se fissure, laquelle résiste.
Je sais combien de temps laisser sécher une jarre pour qu’elle survive à l’hiver.

Si j’étais une femme préhistorique,
je ne brandirais peut-être pas une lance.
Mais je saurais combien de graines garder pour la saison froide.
Je reconnaîtrais les plantes qui soignent et celles qu’il vaut mieux éviter.

On me verrait assise, concentrée.
On penserait peut-être que je fais quelque chose de simple.

C’est souvent ce que l’on pense des choses essentielles.

Si j’étais une femme préhistorique,
je n’aurais pas besoin de graver mon nom sur la pierre.
Chaque pot rempli, chaque hiver traversé,
serait une signature discrète.

Et peut-être qu’un jour,
quelqu’un comprendrait que survivre
demande autant d’intelligence
que de bravoure.

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173 – chanson de geste – Lilou

chanson de geste

En la saison où l’aube est claire,
Quand tint le coq sur la chaumière,
Vivait, près du vieux pont branlant,
Un homme gélasin mais plaisant.

Souvent, assis près du beffroi,
Il plamottait, grave et courtois,
Tenant un bout de pétoffe usée
Comme bannière mal raccommodée.

Or vint un jour, par doux matin,
Une bachelette au frais teint,
Guénuche au rire argentin,
Qui tanca fort le marmotin.

Car l’enfant, par folle science,
Commettait grande messéance :
Il cuisit pain si dur et fier
Qu’il rompit dent d’un vieux soudier.

Lors s’éleva grande patarafe,
Plus bruyante qu’orage en carafe,
Chacun cria, chacun jura,
Même le chat s’en offusqua.

Le bailli, d’allure malenchère,
Déclara d’une voix sévère :
« Ce crime offense nos brodequins,
Et trouble l’ordre du pain quotidien ! »

Alors le vieil homme, fin renard,
Vint embabouiner le regard
Des gens, des oies et du bedeau,
En saluant d’un geste beau :

« Bons gens, si le pain devient pierre,
Bâtissons tours et monastères !
Et si l’erreur vient nous quérir,
Offrons-lui vin avant de rire. »

Lors le vent chanta dans les branches,
La bachelette battit des hanches,
Et tout le bourg, joyeux et fou,
Dansa jusqu’au chant du hibou.