201 – Aux dernières nouvelles- J.Libert

Dans ce grand jardin public baigné d’une lumière de tout début d’après midi d’été, un angle ombragé, agréablement aménagé, semble propice à la détente, à la sérénité, voire au recueillement. Au milieu de la ville, sitôt entré, on est déjà loin de l’agitation et des rumeurs du monde extérieur.
L’homme et la jeune femme ne se sont pas donné rendez vous. Non, ils ne se connaissent pas. À peu de distance l’un de l’autre, chacun est plongé dans sa lecture.
Assis sur une chaise au dossier à claire voie, l’homme, au chapeau de paille blonde vissé sur ses cheveux bruns, s’absorbe dans les dernières nouvelles de son journal tandis que la très jeune femme à la tresse dorée semble émue aux larmes au vu d’un récent courrier.
À cette heure, aucun promeneur ne circule, ne vient troubler ni déranger cette apparente quiétude. Dans les arbres, les oiseaux se taisent et, dans l’une des allées, un chien s’abandonne à sa sieste journalière.
Pourtant, si l’on prête l’oreille, on entend, au loin, un grondement inhabituel, avec, par intermittence, un bruit d’explosion, puis plus rien… Justin vient d’apprendre, par le journal, qu’une des villes, située à 200 kilomètres à l’Est, a été bombardée. Pourrait-il encore fuir à l’étranger ? se demande t-il.
Madeleine, elle, lit et relit , sans vouloir y croire, une lettre de son frère, engagé dans la marine, qui lui annonce son embarquement sur un navire de guerre.
Un vent tiède s’est levé emportant un des derniers feuillets du journal qui traînait sur la table ronde de ce petit coin de paradis.

200 -Pour une amourette – J.Libert

A l’époque, Lény chantait déjà :
« Pour une amourette qui passait par là
J’ai perdu la tête et puis me voilà.
Pour une amourette qui passait par là »

Le jeune pêcheur d’une étrange innocence
Lance sa ligne au son de sa romance
Au crépuscule, quand tombe la nuit
Sur la rive où le temps s’évanouit.

Porté léger sur le flot vagabond
Il frémit déjà d’un tendre abandon
Jette un sourire, un regard, un soupir
Sur la vague égarée du désir.

L’eau calme du lac cache le secret
De ce poisson qu’on nomme amourette.
Au loin, les notes d’un violon discret
Jouent un air que la nuit interprète.

Le pêcheur cherche une éphémère danse
Un frisson d’instant tout en nuance.
Mais le jeu, dès que l’ombre s’efface
Ne garde pas de prise dans sa nasse.

Même si cette pêche est vaine
Elle ne laisse ni rancœur ni peine.
Un soir, on a simplement badiné,
Surfé sur le flot d’un caprice doré.

199 – Les petites culottes au fil du temps – J.Libert

Dans les temps anciens, aux alentours des années 1900, quand Louisette se promenait avec sa grand-mère Pauline, il lui arrivait de voir celle ci faire pipi debout sans mouiller ses dessous. Et pour cause ! Ses culottes, fendues à l’entre jambes, ne l’obligeaient pas à se baisser pour se soulager. Ses caleçons, en lin blanc, jusqu’aux genoux, fendus pour la commodité, s’allégèrent, au fil du temps ; le coton remplaça le lin rehaussé par une dentelle de Calais. Sur le fil à linge, quand le vent s’y engouffrait, les jambes se gonflaient. On pouvait imaginer la voilure d’un navire en partance. La pudeur exigeait des dessous couvrants ; pas question de montrer un centimètre de peau dont on voulait aussi conserver la blancheur.


Quelques décennies passèrent. Sur le fil à linge, dans les années 40-45 et surtout après la guerre, l’émancipation pointa le bout de son nez. Micheline, la petite fille de Louisette, suspendit sur le fil un modèle de culotte nettement raccourci. Restriction oblige ! Mais la culotte en coton, plus douce, couvrait toujours sagement les hanches jusqu’à la taille,
d’autant que la gaine élastiquée enveloppait et dissimulait encore les formes trop généreuses.


C’est à la fin des années 70, début 80 qu’eut lieu le véritable choc thermique. Après le soleil cuisant de l’année 76, le tissu se mit à fondre. Le polyester remplaça le coton souvent dans des tons flashy et la fille de Micheline porta avec fierté et audace son premier « bikini ».


Au début des années 2000, le réchauffement climatique ôta définitivement tous les complexes. Sur le fil à linge, le bikini, pourtant en matière synthétique, se rétracta dangereusement. La culotte se mua en « string » : simple triangle de tissu retenu par un élastique ou une ficelle presque invisible.

Aujourd’hui, en septembre 2026, la pelouse est grillée. Les températures sont tropicales. Sur le fil à linge, un minuscule timbre poste en micro fibre ultra légère. Difficile de le maintenir avec une pince à linge. Jamais plus, on oserait dire : « Cachez ces fesses que je ne saurais voir ! »…sauf, si le vent tournait !

198 -Jour de lessive – J.Libert

Il n’est pas certain que ce petit lave linge portatif des années 70 soit encore en vente aujourd’hui ou alors comme article de seconde ou même de troisième main. Néanmoins, aurait-il séduit Rosine, jeune mère de famille des années d’après guerre ?..

Son foulard à pois blanc sur fond bleu marine noué en turban sur ses cheveux dorés et les manches de sa longue blouse grise retroussées sur ses bras blancs potelés, Rosine tirait l’eau du puits en amorçant la pompe avec toute la force dont elle était capable. Quand la bassine en zinc ovale était remplie, elle agitait dans l’eau ce qu’elle appelait « une boule de bleu » qui lui donnait la couleur turquoise des mers océanes.
Le linge blanc, lavé, était rincé dans cette eau et prenait une teinte ou plutôt un reflet azuré, sorte d’illusion optique qui ravissait son œil et faisait sa fierté.
Tous les lundis de chaque semaine, Rosine venait rincer son linge au puits en appliquant le même scénario.
Au sortir de la guerre de 40, nombre de maisons ne disposaient pas encore d’eau courante au robinet, encore moins d’eau chaude. Pour l’obtenir, il fallait la faire chauffer, dans une bouilloire ou une casserole, sur la cuisinière à charbon.
On ne connaissait pas non plus les facilités et la liberté qu’allait offrir le lave linge quelques années plus tard. La lessive du lundi était donc un véritable rituel, une institution à laquelle aucune épouse modèle ne dérogeait. Après trois rinçages, le linge essoré, Rosine soulevait la profonde cuvette en terre émaillée qui le contenait et allait l’étendre pour le faire sécher. Les fils à linge étaient situés dans le champ, au delà des écuries dans lesquelles deux chevaux ne dormaient que d’un œil et derrière l’étable où quelques vaches rousses finissaient de ruminer.
Rosine aimait ce parfum campagnard de bouse, de crottin et de foin mélangés. Pour rien au monde elle n’aurait souhaité retourner en ville. Là était désormais sa vie , rustique et libre…

197 -Nicodème : le poisson – J.Libert

Ce matin là, tout était calme sur le chemin forestier, hormis le chant de quelques oiseaux célébrant le début d’une matinée ensoleillée. Bientôt vint s’y mêler une sorte de grincement métallique répétitif qui n’avait rien de mélodieux et qui fit se retourner les premiers promeneurs intrigués.
Au milieu des chênes, un homme avançait à pas comptés, poussant avec précaution une carcasse de landau rouillée. À la place du berceau habituel, un aquarium imposant tenait en équilibre, rempli d’une eau légèrement agitée avec, à l’intérieur, un gros poisson couleur d’ambre de plusieurs kilos. Il tournoyait tranquillement observant le paysage à travers la vitre.


L’homme, d’une trentaine d’années, vêtu d’une veste polaire sur un short noir et d’un bonnet enfoncé jusqu’aux oreilles, saluait le plus naturellement du monde ceux qui le regardaient, incrédules. Cette scène insolite, frisant l’absurde, méritait la photo tandis que le poisson, indifférent à sa soudaine notoriété, continuait d’effectuer des bulles dans son aquarium.


Cet original s’appelait : Basile et son poisson qui partageait sa vie depuis son enfance : Nicodème.


Nicodème nageait dans un bassin, au milieu du jardin, et Basile avait remarqué qu’au retour de ses promenades, après une heure d’absence, Nicodème s’immobilisait pendant de longues minutes, l’œil grand ouvert, comme désirant aspirer l’horizon. C’est ainsi que lui était venu l’idée du « poisson landau » Ce dimanche là, la promenade en forêt prenait une tournure particulière. En s’enfonçant sous les arbres, le soleil filtrait à travers les feuilles et Nicodème, hypnotisé par la voûte végétale, ondulait doucement pour suivre du regard le vol d’un rouge gorge.


Quand le soleil commença à décliner, Basile salua les promeneurs, déverrouilla les freins rouillés et prit le chemin du retour sous les yeux médusés de quelques citadins amusés qui le suivirent encore longtemps du regard.

196 -La jeune femme à la valise – J.Libert

La jeune femme avançait lentement, mais d’un pas décidé, sa valise à la main, sur le quai d’une petite gare. Le soleil d’une fin d’après midi de printemps reflétait son ombre sur le sol, redessinait sa silhouette fine, élancée, sa jolie tête coiffée d’un chapeau de paille claire.


Derrière elle, les montagnes dressaient leurs pentes sombres autour d’un lac à la surface bleue, immobile, comme un miroir enchâssé au fond de la vallée.

La petite gare était déserte. Pas un voyageur, pas un employé, seulement le grincement d’une enseigne au dessus d’un bâtiment et, de temps en temps, le chant lointain d’un oiseau.

Sabine se retourna une dernière fois inspirant encore cet air pur des sommets. Elle venait de faire une cure médicale de trois semaines dans ce village de montagne ; trois semaines de soins médicaux entrecoupés de balades au bord de l’eau, de lectures sur la terrasse ensoleillée de sa location ; une pause pour oublier la ville, le travail, les responsabilités.


Sur le quai, elle posa sa valise, s’assit sur l’unique banc de bois adossé au mur du bâtiment. Le train devait arriver dans un quart d’heure. Elle ferma les yeux. La liberté des derniers jours s’effaçait doucement mais elle emportait avec elle un calme intérieur que rien , pas même le rythme effréné de la ville, ne pourrait, de sitôt, lui enlever.


Un bruit de cloches résonna soudain dans la vallée. Le train arrivait. La jeune femme se leva, reprit sa valise, regarda le soleil descendre derrière les sommets et déposer sur l’eau des éclats d’or.

Tandis qu’elle s’installait dans le train du retour, celui ci s’enfonça sous la voûte fraîche d’un tunnel plongeant le wagon dans une obscure pénombre avant de jaillir de l’autre côté de la montagne où les lumières de la plaine commençaient déjà à scintiller.


Dehors, le lac s’était effacé mais la quiétude des eaux bleues restait ancrée en elle, solide, inaltérable. Le monde urbain l’attendait quelques arrêts plus loin avec ses tumultes et ses urgences mais Sabine ne le redoutait plus. Elle savait, désormais, qu’il lui suffisait de fermer les yeux pour retrouver le calme des cimes et la lumière d’or sur le quai de la petite gare.

195 -Une voiture iconique – J.Libert

Le garage de Jean Louis sent le vieux cuir, l’huile de moteur et la nostalgie.
Depuis des années, il collectionne et bichonne deux voitures de collection : une Porsche et une Mercedes. Mais il ne semble pas avoir dit son dernier mot. Il rêve toujours d’en acheter une troisième. Malheureusement, faute de place, ce sera sans doute, sa dernière acquisition.
Son garage ressemble à un véritable atelier de professionnel. Les clés à mollettes voisinent soigneusement près des pinces, des tournevis, du vérin hydraulique. Sans doute un atavisme hérité de son enfance : son père tenait un garage dans la région Bordelaise.
Jean Louis participe régulièrement à des défilés de voitures anciennes. À cette occasion, il sort l’un ou l’autre de ses bijoux. Après avoir vérifié leur parfait état de marche, fait reluire chromes et carrosserie, elles sont prêtes pour le grand jour.
C’est ainsi que lors d’une de ces journées, il rencontra Didier, propriétaire d’une Citroën D.S. de1955. Avec sa ligne fluide, sa couleur vert d’eau, elle séduisit immédiatement Jean Louis. Il lui fallait l’essayer. Didier lui tendit les clés. Assis sur la banquette moelleuse, Jean Louis tourna la clé de contact. Le moteur démarra dans un ronronnement régulier. La voiture commença à s’élever lentement du sol, passant d’une position basse et endormie à sa hauteur de route. Jean Louis se sentit flotter et replonger dans une autre époque. Ils prirent le départ*, s’engagèrent bientôt sur des petites routes de campagne pleines de bosses mais l’habitacle restait parfaitement stable : un véritable tapis volant.
La D.S. portait bien son nom. Elle était fascinante. À son passage, même en plein vingt et unième siècle, elle continuait de faire tourner les têtes des passants de tous âges, évocatrice d’élégance, de raffinement, de liberté.
Quitte à s’endetter, Jean Louis avait juré, qu’un jour, il posséderait cette voiture.

194 – la terrasse du café en été – J.Libert

Les vacanciers étaient venus chercher un refuge ombragé sur la terrasse du café « Les Voiliers ». C’était un après midi d’été parfait, de ceux où la chaleur enveloppe tout dans une douce torpeur, incitant à la paresse, à la décontraction totale.
Au-dessus des petites tables rondes où ils s’étaient installés, seul ou par groupe de deux ou trois, claquaient doucement de larges parasols enveloppants, à rayures jaunes et vertes. Sous l’effet d’une brise marine salvatrice, ils ne laissaient passer qu’une clarté tamisée et fraîche.
Ce décor aux couleurs vives, hardiment tranchées, aux personnages ronds et potelés, respirait une bonhomie naïve. Presque tous tournaient le dos à la mer dont le scintillement trop vif aurait blessé la vue. On entendait ou plutôt on devinait seulement le murmure régulier, lancinant, des vagues venant s’échouer le long de la jetée.
À une table, au premier plan, une femme seule, en robe bleue, courte et légère, porte cigarettes entre les doigts, ébauchait une conversation avec l’homme au pull orange qui cachait un bouquet surprise derrière son dos.
À sa gauche, un couple restait coi devant les exploits de leur fils qui prenait le réverbère pour une corde lisse tandis que, derrière elle, plusieurs randonneurs, les yeux rivés sur une carte de la région, préparaient une prochaine excursion.
Enfin, au loin, au niveau d’un bassin d’eau, deux femmes, en maillot de bain, allongées sur le dos, se doraient au soleil.
Le serveur zigzaguait, avec agilité, entre les tables, portant un plateau chargé de glaces multicolores et de boissons pétillantes.
Le temps semblait suspendu. Dans l’air, flottait un parfum d’iode et de café chaud. Sur cette terrasse, il n’y avait plus que le présent, le bruit du ressac, la fraîcheur de l’ombre et le goût sucré des vacances.

193 – Réconciliation – J.Libert

Après les jours d’orage
Quand les cris de colère
Sont au bout du voyage
Disons halte à la guerre.

Derrière les mots tus
Les barrières de glace.
Adieu malentendus.
Pour le cœur, une place.

On change de climat.
Le calme sur la plaine.
Silence sous les pas
Libérés de leurs chaînes.

Se réconcilier
C’est rebâtir un pont
Ce n’est pas oublier
Mais offrir son pardon.

En courant, la rivière
Emporte les conflits
Reverdit les clairières
Renforce ce qui unit

192 – Une cabane dans le grand chêne – J.Libert

Il y a le temps du vélo au moment du tour de France. Il y a aussi le temps du ballon avec le mondial de football.
Sans conviction, mais histoire d’occuper un temps de vacances, les trois enfants : Victor, Lison et Pierre shootaient dans le ballon. Il alla bientôt se coincer dans les branches hautes du grand chêne au fond de la prairie proche de la ferme du père de Victor. Celui ci agile comme un écureuil, s’apprêtait à grimper dans l’arbre quand il interpella ses copains : « Et si on construisait une cabane dans cet arbre ? » dit-il, des étincelles plein les yeux.
Ni une, ni deux, il n’en fallut pas plus pour passer de l’ennui à l’enthousiasme ; alors, de réunir des planches déchets de scierie voisine, des clous, des marteaux, des cordes, des bâches, enfin tout un attirail de construction récupéré, pour un habitat précaire mais qui aurait le mérite de sortir de leurs mains.
Sous la permission et l’œil discret des adultes, ils se mirent à scier, clouer, assembler.
En une semaine, la cabane tenait debout ; même si l’ensemble était légèrement de guingois, il s’avéra assez solide pour y grimper à plusieurs à l’intérieur. De là haut, ils avaient une vue imprenable sur tous les arbres de la campagne environnante avec jumelles, pique nique ou provision de biscuits au chocolat.
Cette année là, la construction de la cabane du chêne fut, pour eux, le début d’une grande aventure.
Avec la rentrée des classes, les devoirs, les entraînements de sport, les visites à la cabane se firent plus rares mais l’histoire n’était pas terminée.
Après quelques émotions pendant l’hiver à cause du mauvais temps, ils retrouvèrent leur cabane en meilleur état que prévu. Deux ou trois planches détachées, vite reclouées, lui redonnèrent son état initial. Les trois enfants y apportèrent alors plusieurs idées pour en améliorer le confort : une planche assez lisse posée sur quatre r ondins fit office de table basse tandis que deux casiers en plastic permirent l’un, de ranger la vaisselle du pique nique, l’autre, de stocker les bandes dessinées.
Au fil des années, la couleur des planches de la cabane pâlit au soleil tandis que les enfants devenus adolescents y montaient moins souvent pour jouer. Elle restait cependant leur refuge favori pour réviser leurs examens au calme ou simplement pour refaire le monde à discuter des heures durant.