191 – de très lointains ancêtres – J.Libert

À la lueur vacillante de leur torche
De très lointains ancêtres ont inscrit dans la roche
Non pas leur nom car ils ne savaient pas écrire
Mais nombre de dessins à nommer sans faillir

Des troupeaux de chevaux galopent sur les murs
Tandis que les lions cachent leur proie en lieu sûr
Les lourds rhinocéros et les mammouths laineux
Affrontent leurs rivaux en un combat haineux.

Un jour, la nature ferma l’entrée de la grotte
Et plus possible de retrouver la porte
Sous la montagne, les dessins protégés du vent
De la pluie et des humains, demeurèrent vivants.

Pendant des millénaires, elle resta cachée
Avec ses trésors, aux yeux de l’humanité
Découverte par des scientifiques passionnés
La nouvelle émerveillera le monde entier.

Alors, pour ne pas risquer de les abîmer
Une réplique de la grotte sera crée
Ces œuvres, les plus anciennes de l’humanité
sans crainte, par les visiteurs, sont admirées.

190 – Voyage, voyage – J.Libert

Quitter le port guidé par une étoile
Le vent de la liberté dans les voiles
Briser la routine et les certitudes
Là bas, sous une autre latitude.

Franchir l’équateur, ligne imaginaire
Voyager longtemps au-delà des mers
Non pour conquérir des temples de pierres
Mais aborder des rives sans frontières

Le point cardinal est à l’horizon
Et la boussole en perd la raison
Une intense énergie défie le vent
pousse alors le navire en avant.

Saisir le changement comme une chance
Et vivre l’inconnu comme une danse
Le plus beau trésor n’est pas d’or brillant
Mais d’ouvrir en nous des horizons plus grands.

189 – rencontre -J.Libert

Il suffit quelquefois de presque rien
D’un sourire esquissé sur le visage
Du passant qui croise votre chemin
Pour illuminer le paysage.

Un signe de tête sans que rien soit dit
Déjà, n’êtes plus pour l’autre l’étranger.
Un espace dans son cœur est conquis.
En silence quelque chose a changé.

C’est une jolie rencontre d’un jour
Qui vient sans prévenir et qui s’en va.
Brèves amitiés ou brèves amours
Légères ou joyeuses en restent là.

Ou bien c’est la rencontre d’une vie,
Une magie toujours renouvelée.
Une étoile qui éclaire la nuit
Oriente toute votre destinée.

188 – Souvenirs / J.Libert

Regardant ces gravures, on jette un œil dans le rétroviseur des années, on prend le chemin en marche arrière et l’on fait la pause entre les années 1948 et 1960, une époque « que les moins de 40 ans ne peuvent pas connaître », celle qui raconte l’histoire d’une société de consommation encore dépourvue de télévision et d’internet. Alors, le moindre support papier se prête à recueillir les publicités du moment.


Il y a quelques décennies, l’usage du stylo bille n’était pas généralisé. Tout bon écolier ne connaissait que la plume et l’encre. Le buvard, cette sorte de papier absorbant, était donc indispensable pour essuyer le trop plein d’encre pour l’empêcher de se diffuser, de s’infiltrer entre les fibres du papier annulant toute la peine que l’on avait eu à former « la belle écriture ».

Et comme le buvard était utilisé par tous, les publicitaires ne tardèrent pas à s’en emparer en imprimant leurs slogans et faire « la réclame » de produits populaires et proches des préoccupations des gens. En dehors de celles présentées ci-contre, à titre d’exemples, on retrouvait pèle mêle : La vache qui rit, la brosse à dents, le chocolat Meunier, l’amidon Rémy, André, le chausseur sachant chausser, la moutarde
Amora, la montre Lip, le critérium, le ruban adhésif : scotch…

De toutes ces publicités et slogans, il ne reste plus qu’un souvenir très estompé recouvert, aujourd’hui,
par une avalanche de pubs télévisées dont certaines ne sont pas toujours du meilleur goût.

187 – Photo de famille / J.Libert

Aux alentours des années 1920, dans les maisons de nos grands tantes ou grands mères, la photo de famille grand format, dans son cadre ovale ou rectangulaire, trônait sur les murs des salons ou des salles à
manger. On y retrouvait là, plusieurs générations : des vénérables aïeux aux petits enfants en passant par les parents de ceux ci. Tous, bien apprêtés, souvent la mine grave, esquissaient à peine un sourire ; les anciens, assis dans un fauteuil, tenaient par la main de plus petits parfois effrayés par le photographe et son drap noir.
Là, Prosper et Marie Jeanne semblent au bord de l’extase, tout du moins, très fiers de poser pour la postérité.
PROSPER a endossé son costume trois pièces dans lequel il se sent, maintenant, un peu à l’étroit.
Marie Jeanne est très bonne cuisinière, ceci expliquerait cela. Le chapeau melon dans une main et le bras
protecteur sur le dossier de la chaise sur laquelle sa femme est assise, de l’autre, il assume son rôle de chef de famille docte et protecteur.
Très jeune ouvrier dans une entreprise de pièces métalliques pour appareils ménagers, avec les années, il a gravi les échelons. Aujourd’hui, sous directeur, il pense terminer sa carrière après avoir franchi la dernière marche.
MARIE JEANNE, elle, a travaillé un ou deux ans dans la même entreprise, avant son mariage. C’est d’ailleurs là qu’ils se sont rencontrés. Depuis, avec deux enfants, dont l’un est en apprentissage dans une autre ville, elle a préféré rester chez elle s’occuper de son foyer. Et Prosper n’en n’est que plus satisfait estimant que c’est à lui seul d’assurer la sécurité financière de la famille.
Avec les grossesses, les années, les bons petits plats, Marie Jeanne s’est un peu alourdie. Elle s’efforce pourtant de rester coquette dans sa robe vert pomme au décolleté carré orné d’une soie claire et ses cheveux bruns ramenés en chignon au dessus de sa tête. Son dernier né dans les bras, elle arbore un sourire extatique.
Tous ont bonne mine, presque grassouillets, donnent l’image du couple parfait, témoins d’une époque où chacun se conforme aux stéréotypes que la société leur assigne.

186 – Le petit âne / J.Libert

Il était un petit âne au joli pelage lustré dans les tons gris clair, presque blanc. Né depuis quelques mois seulement, il sautillait déjà, allègrement, dans le pré rempli d’herbe fraîche, appétissante. Tout le jour il gambadait, courait après les poules ou les canards qui jouaient entre ses pattes. Il s’arrêtait quand même,
le midi, au son de la cloche aigrelette de la petite chapelle, pour déguster son ballotin d’avoine et boire dans son auge pleine de l’eau d’une source proche.


Quand il faisait chaud, il se mettait à l’ombre, sous l’auvent de la cabane fabriquée par son propriétaire, s’allongeait sur le foin tout propre et fermait un œil, mais cela ne durait pas.Très vite, mis en alerte par les
conversations bruyantes et les éclats de rire des enfants du voisinage, il ressortait de sa cachette, s’approchait de la clôture et se laissait caresser. Pour les charmer, il poussait quelques vocalises, agitait les
oreilles, clignait des paupières sur son œil de velours. Il se savait gentil et affectueux, mais aussi très intelligent.


Le soir venu, juste après le coucher du soleil, il retournait dans sa cabane rejoindre ses parents. Son
père avait eu le temps de connaître, lui, une vie beaucoup plus aventureuse. Il avait grimpé sur des sentiers escarpés et caillouteux avec des chargements d’eau de source sous un soleil de plomb. Il avait reçu des coups de trique, sous les invectives d’un maître, lorsque celui ci voulait s’engager, malgré lui, sur des pistes trop risquées. Aujourd’hui, on lui lâchait la bride et c’était tant mieux !
Alors, petit âne avait bien raison de profiter de sa jeunesse avant de, peut-être, subir le sort de ses aînés.

185 – Fidélia / J.Libert

Fidélia, tout le village l’appelait Fidélia, mais ce n’était pas son prénom d’origine. Peut être était ce son compagnon d’alors qui l’avait prénommée ainsi parce qu’il la savait d’une fidélité à toute épreuve, contrairement à lui d’un naturel plutôt aventurier et volage. D’ailleurs, de temps en temps, comme un enfant fugueur, il disparaissait, réapparaissait sans plus donner d’explications ni modifier son comportement amoureux. Et Fidélia l’acceptait tel qu’il était. Pourtant, un jour, il ne revint pas.
Ne lui restait en souvenir que ses trois chiens aussi fidèles que leur maîtresse. « Au moins eux, ne lui feraient pas faux bond » pensait elle quand elle les nourrissait ou les promenait dans la campagne environnante. Ils étaient devenus ses gardiens, de jour comme de nuit.
Un matin d’hiver, elle faillit être malmenée par un intrus de passage qui, la voyant seule, pénétra un peu
plus avant, dans la cour, s’apprêtant à la ligoter. Les chiens, jusque là placides, montrèrent les crocs, cela
suffit à l’éloigner, manu militari.
Désormais, Fidélia se sentait en sécurité. Plus tard, elle fit la connaissance d’un peintre de grande renommée, spécialisé dans le portrait. Fidélia, la belle cinquantaine, brune et souriante, se laissa peindre, sous un ciel coloré, entourée de ses trois chiens qui posèrent patiemment, le temps nécessaire à la confection du tableau.
Aujourd’hui, Fidélia n’est plus, mais le chef d’œuvre du peintre reste accroché dans la cage d’escalier
de la maison où vit maintenant son héritière.

184 – Je suis partie / J.Libert

Un jour, je suis partie pour un pays lointain
L’avais décidé, sur le champ, un beau matin
Là bas, tout là bas, à l’Est, au-delà du Rhin.
Sans me retourner, suis allée au bout du monde
Visiter la terre, m’assurer qu’elle était ronde,
Heureuse et fière de mon équipée vagabonde.
Je suis rentrée alors, des rêves plein la tête
Grisée par les voyages et le cœur en fête
Avec les images uniques de notre comète.
J’ai dessiné sur une grande feuille bleue
La couleur fulgurante des nuées de feu
Qui courent emportées par les vents orageux
La tendre fusion de la mer et des cieux,
Le vol dans les airs de l’oiseau silencieux
Et la brillance d’or d’un soleil radieux.
Mais si je suis partie pour un pays lointain
Suis rentrée pour rester dans le giron des miens.

183 – Le petit chaperon rouge / J.Libert

Le charmant chaperon rouge, après avoir enfilé sa chemise, ses chaussettes, ses chaussures, s’être coiffée de son chapeau sur son chignon de cheveux châtain, prit le chemin des chênes, derrière le château.
Dans son cabas, elle chargea quelques petites choses : des châtaignes, du chocolat, de la charcuterie, des confitures au chaudron, d’un chaource parfumé et d’un champagne millésimé pour fêter un honorable anniversaire.
En route, elle rencontra le vieux chanoine chauve, charitable mais chafouin qui sortait de la chapelle en chasuble et chantonnait dans un charabia incompréhensible. Elle le vit grimper dans sa charrette. Son cheval et son chat attendaient patiemment qu’il ait terminé ses patenôtres.
Plus loin, une chèvre broutait les chardons. Les chardonnerets envoyaient leur chansonnette dans un air
aux senteurs presque charnelles.
Le petit chaperon rouge avait chaud. Elle s’assit sur la rive d’où elle aperçut le chasseur en grand chagrin prêt à chavirer sur sa chaloupe. Muni d’un chalumeau, de désespoir, il allait mettre le feu à la broussaille environnante. Il venait de tuer, par accident, son meilleur chien de chasse.

182 – Lever de soleil – J.Libert

D’une main ferme et habile, il tient le pinceau.
Le pinceau voyage sur la toile.
Et voilà le soleil sur la mer
Un soleil rond, fort, tout puissant,
Éclatant, aveuglant, brûlant.
Quelques touches encore pour de fines écharpes
De nuages légers, aériens, transparents,
Laiteux ou orageux.

C’est d’abord un ciel de printemps ou d’automne
Jaune, d’un jaune clair
Qui efface l’ombre de la nuit,
Plein d’un espoir tout neuf ou renouvelé,
Encore fragile

L’énorme boule de feu semble émerger,
Naître du ventre de l’océan, à l’horizon,
Puis, s’en sépare, progressivement, complètement.

L’oiseau n’approche pas trop près.
Il en perdrait la vue ou se brûlerait les ailes.
Il volait déjà dans l’air bleu
Bien avant le lever de l’astre du jour,
Minuscule dans cette immensité,
Seule marque visible de vie animale.

Tandis qu’au fond des abysses marins
Glissent et reglissent des poissons colorés
Aux formes insolites,
Aux noms inconnus.