184 – Rester soi – Fredaine

Elle s’était perdue dans cette relation toxique. Ce qu’elle partageait depuis vingt ans avec cet homme, sans violence, sans cris, pouvait sembler le bonheur à ceux de passage. Cela l’avait été d’ailleurs. Ils s’étaient aimés, ils avaient été tendres, attentionnés l’un envers l’autre. Les longues promenades dans les bois avec le chien avaient été de doux moments. Chaque venue de ses enfants l’avait été aussi.


Avec le temps, l’amour se transforme ; chacun devient un autre et parfois oublie d’être encore un peu pour l’autre, oublie de rester attentif aux besoins de l’autre, à son rythme, à ses envies. Lui avait oublié trop vite. Elle avait cru qu’en faisant taire ce qu’elle était vraiment, ce qu’elle aimait, en étant attentive et attentionnée pour deux, cela suffirait à entretenir la flamme. Mais la flamme avait faibli jusqu’à devenir imperceptible. L’amour était devenu habitudes, rien que des habitudes.
Alors elle était partie, partie pour ne pas se perdre, partie pour rester elle-même, partie pour rester ancrée dans la vie.

181- La lettre/ Fredaine

Cette lettre, elle l’attendait depuis si longtemps qu’elle osait encore à peine l’espérer. Mais voilà, après de long mois d’impatience, elle l’avait trouvée ce matin glissée sous sa porte. Mille foiselle en avait imaginé le contenu, rêvé des mots qu’elle aurait voulu y lire. Mille fois elle avait pensé à ce qu’elle répondrait, parce que bien sûr, elle répondrait.
Alors, ce matin en la découvrant, elle avait décidé de patienter encore un peu pour la savourer. Elle s’était faite belle, avait relevé ses cheveux en un chignon serré comme il aimait, avait délicatement maquillé ses yeux et enfilé la robe en velours noir qu’il lui avait offert. Dans son sac, elle avait emporté ce dont elle aurait besoin pour lui répondre. Elle préférait l’encre et la plume au stylo récemment inventé et que tout e monde s’arrachait. Trop banal à son goût. Elle irait au café de Flore, s’installerait à leur table, celle où ils avaient passé tant de temps à s’attendre, s’espérer, se sourire. Elle commanderait un verre de ce délicieux Merlot qu’ils buvaient ensemble le samedi soir. Elle ouvrirait l’enveloppe, déplierait délicatement la feuille et lirait, et relirait ces mots tant attendus. Un moment magique… Elle vivait l’instant sur un nuage, comme on déguste son dessert préféré. La table était libre à son arrivée. Le serveur avait déposé le verre de Merlot à côté d’elle. Elle avait décacheté l’enveloppe, déplié la lettre, ouvert son sac pour en sortir son nécessaire d’écriture.
C’est là que le drame est survenu. Après avoir déposé l’encrier, alors qu’elle s’apprêtait à lire, sa main a heurté son verre dont une partie s’est répandue sur le papier et l’enveloppe effaçant les mots tant attendus et l’adresse pour la réponse.
Dommage …

178- Maudit piaf / Fredaine

Saperlipopette, le voilà qui recommence
Tel un forgeron frappant avec constance
Et un contrôle parfait de la cadence
Ce maudit piaf renouvelle sa danse
Créant une mosaïque de petits trous
Dans mon crâne en souffrance
Alors, je prépare en toute innocence
Une délicieuse vengeance
Tel un ornithologue passionné
Je l’observe avec patience
Et j’utilise le miroir que le livreur a oublié
Pour tenter d’infléchir sa cadence
Mais rien ne vient à bout
Du piaf et de son endurance
Alors en pleine désespérance
Je crie, « vivement la pluie » !

177- Eloge de la lenteur/Fredaine

Tout lâcher pour enfin revenir à l’essentiel, elle en rêvait. Abandonner ce rythme de dingue qu’elle avait pour se reconnecter à elle-même, à ses valeurs, à ses envies. Se retrouver seule à son âge, qui plus est à la retraite, c’était maintenant ou jamais. Les paroles d’une femme qu’elle avait connue il y a quelques années, une gitane, lui revenaient en mémoire. Un lendemain d’orage où elle lui avait demandé si la nuit n’avait pas été trop dure, la femme lui avait répondu, « tant que tu n’as pas vécu une nuit d’orage dans une caravane, tu n’as rien vécu ». Cette femme lui avait aussi dit un jour alors qu’elles échangeaient sur leurs modes de vie respectifs qu’elle ne saurait vivre autrement, qu’ils avaient la liberté de changer de ciel quand ils le voulaient, « et tu sais, avoir la possibilité de se réveiller chaque matin sous un ciel différent, ça n’a pas de prix. Je me sentirais prisonnière dans une maison ou un appartement ».


Alors voilà, ça durerait le temps que ça durerait, une semaine, un mois, peut-être plus, mais elle l’avait fait et peu lui importait le bruit des klaxons, elle était heureuse et se sentait enfin libre.

(Précision : je n’ai pas franchi le pas, mais la gitane était une mère d’élève rencontrée il y a une dizaine d’année et ses paroles nous les avons vraiment échangées. La maman d’Avril était une femme formidable)

175 – Reflets – Fredaine

Je m’y assois encore, j’y rêve encore, là immobile, comme absente à ce qui se déroule autour de moi. Tant de temps s’est écoulé depuis les premières fois, celles où j’étais encore trop petite pour juste m’y asseoir et où j’employais toute mon énergie, toute ma volonté pour y grimper.
Une fois installée là-haut, j’avais le sentiment d’être sur le toit du monde ; je voyais loin, de l’autre côté du lac, je suivais sur l’onde le voyage des nuages me racontant tant d’histoires que je pourrais aujourd’hui en faire un livre. Les enfants aiment se raconter des histoires. Je m’agenouillais pour essayer d’apercevoir mon reflet dans l’eau, l’opération était risquée mais l’insouciance de mon jeune âge me donnait toute l’inconscience nécessaire pour une telle opération. Là, penchée sur l’eau, ce n’est pas la fillette que j’étais dont j’apercevais le reflet ; ce reflet était celui d’une héroïne de contes de fées et, bien sûr, j’étais une fée.


Aujourd’hui, plus demi-siècle s’est écoulé. Je viens encore m’y asseoir même s’il manque quelques rondins au banc de mon enfance. Je n’ai plus besoin de m’agenouiller ni de mepencher pour apercevoir mon reflet. Je sais que je ne suis pas sur le toit du monde, je sais aussi que je ne suis pas une fée. Je ne suis plus le voyage des nuages et je crains même d’avoir du mal à me raconter des histoires. Quand je me penche, j’aperçois la petite fille que j’étais, celle aussi qui a grandi et qui venait s’asseoir là avec son père toujours à veiller à ce que rien de grave n’arrive à l’oisillon téméraire que j’étais. J’aperçois aussi leur reflet des années
plus tard quand devenue adulte, c’est moi qui lui prenais la main pour qu’il ne tombe pas.