201 – Le rendez-vous des oranges / Lilou

Lyon occupé, juin 1943)

Dans le jardin aux orangers, la lumière tombait si paisiblement qu’on aurait pu croire la guerre ailleurs. C’est justement pour cela qu’ils avaient choisi ce lieu : personne ne soupçonne un complot dans un tableau de bonheur.
L’homme était assis de dos, chapeau de paille, veste blanche ; un visiteur parmi d’autres, un bourgeois en villégiature, lisant peut-être, rêvant sûrement. La femme se tenait debout à quelques pas, robe longue et chapeau, comme si elle n’était là que pour les fleurs. Les chaises de fer aux accoudoirs courbés attendaient autour d’eux, vides, patientes des alliées silencieuses.
Et puis, un peu plus loin, dans une flaque de soleil, un chien dormait ; sans doute le chien de l’homme. Une chien qui promène, qui gambade ou somnole quel meilleur alibi pour jouer à cache-cache avec la Gestapo.
Ce n’était pas un hasard non plus si l’homme le caressait en disant à voix assez forte :
« Eh bien, toi, tu as une belle vie ! » phrase convenue qui signifiait : je suis seul, personne ne me suit.

Cela faisait trois semaines que le message voyageait de main en main, sous la forme d’une carte postale anodine.
La jeune femme s’approcha effleura une fleur rouge ; un geste bien innocent de promeneuse et parla doucement au chien.
Ce faisant elle fit tomber son gant tomba dans le sable.
L’homme s’approcha ramassa le gant et murmura :


« Les orangers ont bien fleuri. Venez les voir avant la chute des pétales. »

C’est vrai répondit –elle :
« Il fait doux sous les orangers. Mais pas assez pour les abeilles.


Dans un pli de sa robe, une liste : trente-deux noms ! dans sa poche à lui une adresse près de Perrache.
Le message caché indiquait que le réseau de Grenoble était démantelé et méfiance un informateur rodait et Que l’anagramme en tête de liste donnait le nom du traitre.
Les autres étaient les personnes à sauver.
Mais surtout prudence : pas d’action héroïque.

Le chien releva la tête, il était temps de partir ; la consigne, pas de réunion longue.

Avant de se séparer, ils regardèrent ensemble, une seconde les fleurs rouges et roses du parterre de fleur. Une seconde volée sur cette guerre. Une promesse ! peut-être plus tard quand la guerre sera finie.

201 – Gustave – An Maï

Le personnage assis de dos au premier plan est Martial Caillebotte, frère de l’artiste, et la jeune fille sous l’oranger, leur cousine Zoé.

Gustave


Plongé dans sa lecture, Martial est-il captivé par les hauts-faits héroïques d »un aventurier aulo ng-cours ? Ou bien sous son chapeau, s’est-il endormi ? Si c’est le cas, le livre ouvert sur ses genoux finira par tomber et mon cher frère se réveillera en sursaut ! Je l’entends déjà fulminer et je m’en amuse d’avance !
Là-bas, debout, accoudée au bar, sous le feuillage vert de l’oranger, notre jolie cousine Zoé, son drôle de chapeau pointu planté sur la tête, est occupée à je ne sais quoi. Je n’irai pas vérifier ce qu’elle fait parce que moi, Gustave, installé devant mon chevalet, pinceau à la main, je suis en train de fixer sur le toile cette simple scène estivale. Je peins l’ombre bienfaisante de la terrasse, les chaises qui attendent qu’on vienne s’y poser. Plus loin, un massif de fleurs rouges et le chemin blanc écrasé de soleil. «Rien d’extraordinaire !» Diront peut-être les critiques d’art en essayant de décrypter mon œuvre. Si j’ai la chance qu’elle soit un jour exposée. Qu’importe ce qu’ils penseront, c’est ce que j’aime peindre : le quotidien, les gens que je connais et que j’aime, un décor pas grandiose mais chaleureux !
Ce tableau fera-t-il un jour ma renommée ? Je ne dirais pas que je m’en moque, pourtant ce n’est pas l’essentiel à mes yeux. Je peins parce que c’est ma vie de mettre de la couleur sur une toile blanche. Quand je serai fatigué, j’irai m’asseoir à la table vide devant un grand verre d’orangeade fraîche. Je demanderai à Martial et à Zoé de se joindre à moi. Ensemble, nous
partagerons un moment convivial, aussi simple et vrai que le tableau que je suis en train de peindre. Ils me demanderont où j’en suis et je leur montrerai. J’espère que cela ne les dérangera pas d’y figurer. Je m’appelle Gustave Caillebotte et je peins.

201 – sous les orangers – François

Les arbres de l’orangerie sont sortis,
Après avoir passé l’hiver au chaud,
Ils sont dans le parc où il fait beau.
La chaleur est ainsi amortie.

Un homme est plongé dans sa lecture,
A l’ombre, une femme s’occupe,
Profitant de cette nature,
L’ambiance est calme et sans dispute.

Pas besoin d’être une héroïne,
Pour vivre dans ce décor,
Où une ambiance douce, sublime,
Se détache sans désaccord.

Caillebotte a mis sa famille en scène,
Au premier plan son frère,
Zoé sa nièce se détache sans peine,
L’artiste a fixé un moment éphémère.

201 – Simone chez le psy – Nana Fafo

Cette semaine, c’est la première fois que Simone se rend chez le psy.

« Quel geste héroique » lui a glissé Monette, verte de jalousie que Simone ose sautiller le pas.
Quand le Dr Martens ouvre la porte, Simone s’installe sur le divan rouge.

Une pensée la traverse, elle aurait dû mettre sa petite veste en plumes rouges pour être assortie.
Elle sait que le Doc est un spécialiste des rêves, elle a entendu Ronchonchon en parler. Et ces temps-ci, il y en a un qui revient sans cesse. Alors, elle se lance.

Simone : « Doc, je me vois sous la forme d’une humaine, c’est moi et c’est pas moi… trop bizarre… mais je porte des
supers fringues avec un chapeau trop classe. C’est trop cheloup, il y a cet homme assis, qui lit son journal et qui
m’ignore et ça me met trop mal à l’aise. Et puis je me réveille toujours à ce moment… Vous en pensez quoi ? »

Doc : « Huuummm, quel Mâle vous ignore trop ? »

Simone : « ça doit être Ronchonchon, à chaque fois j’y crois, mais il préfère butiner… »

Doc : « Ronchonchon est une abeille ? »

Simone : « Euh, non ! Ronchonchon est un cochon, quoi qu’avec ses rayures il est peut-être croisé abeille ! »

Doc : « Est-ce qu’il lit le journal ? »

Simone : « Ah mais c’est trop évident, ça doit être mon coq Bruno… chaque samedi matin, il va à l’estaminet pour lire
le Samatin et lui, c’est un narcissique, il n’a d’oeufs que pour la rentabilité, on ne fera jamais d’omelette ensemble !

Seulement des brouillades ! »

Doc : « Et si vous espériez qu’il vous accorde de l’attention … »
Simone : « N’importe quoi ! Je le supporte pas ! »
Doc:  » Huuummm, pourtant vous l’appelez « mon coq Bruno » … »

201 – L’autre regard – Aquarella

Silencieux et peu amical,
Assis à l’ombre d’un platane,
Bernard a ouvert son journal
Ignorant les passants qui flânent

Pour lui c’est une certitude
Les nouvelles ne sont pas bonnes
Il le sait, il a l’habitude,
Il n’y a plus rien qui l’étonne

Les faits divers, la politique,
Les événements dramatiques,
Les problèmes économiques, …
Et parfois un acte héroïque

Il ne croit plus en l’avenir
Les hommes sont devenus fous
Ils ne savent pas se conduire
Autrement que des loups garous ?

Pourtant s’il lâchait son journal
Et regardait autour de lui
Il verrait que tout n’est pas mal
Et douce peut être la vie

Au soleil, le chien fait la sieste
Les orangers ont refleuri
Les oiseaux ne sont pas en reste
Sifflotant une mélodie

Sous le ciel d’azur, ce matin
Il ne subit pas d’injustice,
Tous les jours il mange à sa faim,
Personne ici n’est au supplice…

Mais il n’a pas encor compris
Que le bonheur ça se mérite
Et qu’il ne peut être accueilli
Avec la mine déconfite

Nécessaire est l’information
Mais en prenant des précautions
Car vivre par procuration
N’est pas la bonne solution

Alors il ne tient qu’à Bernard
De faire tout simplement le choix
De mieux orienter son regard
Pour ressentir un peu de joie

201 – Au parc / Annick

Automne… le soleil brille une douce brise chantonne
Les nuages s’envolent en gris et blanc alternent
Les animaux se terrent et doucement hibernent
Au jardin endormi fanent les anémones

La prom’neuse au chapeau sous l’arbre s’est arrêtée
Un doux parfum de fleurs embaume l’atmosphère
Sur sa chaise endormi lui rêve et il espère
Sur ses genoux croisés un journal est posé

Vantant itinéraires de merveilleux voyages
Vers octobre tout proche et ses beaux paysages
Du journal entr’ouvert s’échappent quelques mots

Faisant doucement croître un monde de douceur
Le printemps d’un hiver offert en doux cadeau
« Un automne jonché de tâches de rousseur »*

*Stéphane Mallarmé

201 – Aux dernières nouvelles- J.Libert

Dans ce grand jardin public baigné d’une lumière de tout début d’après midi d’été, un angle ombragé, agréablement aménagé, semble propice à la détente, à la sérénité, voire au recueillement. Au milieu de la ville, sitôt entré, on est déjà loin de l’agitation et des rumeurs du monde extérieur.
L’homme et la jeune femme ne se sont pas donné rendez vous. Non, ils ne se connaissent pas. À peu de distance l’un de l’autre, chacun est plongé dans sa lecture.
Assis sur une chaise au dossier à claire voie, l’homme, au chapeau de paille blonde vissé sur ses cheveux bruns, s’absorbe dans les dernières nouvelles de son journal tandis que la très jeune femme à la tresse dorée semble émue aux larmes au vu d’un récent courrier.
À cette heure, aucun promeneur ne circule, ne vient troubler ni déranger cette apparente quiétude. Dans les arbres, les oiseaux se taisent et, dans l’une des allées, un chien s’abandonne à sa sieste journalière.
Pourtant, si l’on prête l’oreille, on entend, au loin, un grondement inhabituel, avec, par intermittence, un bruit d’explosion, puis plus rien… Justin vient d’apprendre, par le journal, qu’une des villes, située à 200 kilomètres à l’Est, a été bombardée. Pourrait-il encore fuir à l’étranger ? se demande t-il.
Madeleine, elle, lit et relit , sans vouloir y croire, une lettre de son frère, engagé dans la marine, qui lui annonce son embarquement sur un navire de guerre.
Un vent tiède s’est levé emportant un des derniers feuillets du journal qui traînait sur la table ronde de ce petit coin de paradis.

201 – Le jardin des regards- Marie Sylvie

Sous les orangers l’œil qui pèse.
Sous les orangers elle travaillait.
Elle avait appris à se tenir droite
À ne pas trop parler
À ne pas trop respirer.
Le jardin semblait paisible mais pour elle il n’était qu’un décor :
Un lieu où l’on exigeait qu’elle soit parfaite
Disponible
Silencieuse.

L’homme assis dans la chaise dorée feuilletait son journal sans vraiment le lire.
Elle le sentait.
Son regard glissait sur elle comme une lame froide.
Il observait ses gestes
Ses pauses
Ses hésitations.
Il notait tout sans jamais le dire.
Ce n’était pas de l’intérêt :
C’était de la surveillance.

Chaque fois qu’elle se penchait pour arranger une plante elle sentait son regard dans son dos.
Chaque fois qu’elle se redressait elle le voyait détourner les yeux trop tard.
Il ne la lisait pas
Il la scrutait.

Le harcèlement ne criait pas.
Il murmurait.
Il s’insinuait dans les heures
Dans les tâches
Dans les respirations.
Il transformait le jardin en cage
Les orangers en témoins muets
La lumière en façade.

Elle aurait voulu partir.
Mais partir c’était perdre son salaire.
Rester c’était perdre un peu d’elle-même chaque jour.

Alors elle avançait héroïque malgré elle dans ce théâtre de feuilles et de silence.
Héroïque parce qu’elle tenait.
Héroïque parce qu’elle survivait.
Héroïque parce qu’elle savait que personne ne voit jamais vraiment la force qu’il faut pour continuer.

201 – Ici, quand là-bas… – Jill Bill

Il lit une gazette, page héroïque, du front.
Lui, que fais-tu Marie…….. !?
Et le chien qui sieste, insouciant.

Oh rien père
Je relis une lettre.
D’un, d’une amie….
Il, euh, elle a envie de me revoir…
Ah bon, je la connais… !?
Non, je ne pense pas père….
Je t’apporterai le thé, juste après.
Merci ma fille.
Ta mère va nous rejoindre.
Que cet après-midi est beau
Un billet doux le rend plus beau encore…
Pour l’heure en garder le secret
Père attend des nouvelles de mon frère, Ernest,

Parti à la guerre…. hélas…
Père tue le temps à coups de lecture ;
Mère lui envoie des colis.

201 – Comme j’aime – Laura

Comme j’aime regarder un tableau
Et me dire: « C’est un Caillebotte! »
Puis je regarde le cartel et….
C’est un Caillebotte!
Je ne dis pas que c’est héroïque
Mais je me dis alors que mes lectures,
Les expos et les musées que je visite,
Sont un peu restées dans mon cerveau.


Comme j’aime regarder une sculpture
Et me dire: « C’est Jan Arp! »
Puis je regarde le cartel et….
Ce n’est un Jan Arp!
Là je me réjouis de découvrir un artiste
Ou une facette d’un artiste que je connais
Et je n’aurais jamais pensé que cette oeuvre
Soit de cet artiste, cet homme ou cette femme


Héroïque qui à travers les années me dit: « Viens »
Me voir, me découvrir, m’admirer, me révolter,
M’exciter, me ravir, me répugner, me donner
Envie de m’asseoir là et de contempler encore
Ce rectangle, cette masse de marbre m’ouvrir
L’atelier de l’artiste ou pour certaines femmes
Ce petit espace, cette chambre à elle
Qu’elle a pu préserver pour modeler, peindre