194 – Sous les parasols du temps – Marie Sylvie

Sous les parasols de la toile
Il y a cette manière étrange qu’ont les couleurs de retenir le temps.
Le vert et le jaune s’y étalent comme des promesses de chaleur
Des promesses de lenteur.
Les silhouettes
Rondes et pleines
Semblent faites de la même matière que les après‑midi d’Été :
Un mélange de soleil
De paresse
De conversations qui tournent en rond sans jamais s’épuiser.
On dirait que le peintre a voulu capturer l’instant juste avant qu’il ne glisse
Juste avant qu’il ne s’efface.
Un monde où rien ne presse
Où même le serveur
Figé dans son pas de côté
Devient un personnage de théâtre
Un acteur immobile dans une pièce sans fin.

Et chaque fois que je regarde cette toile
Je revois mes trajets en tramway
Place de la République.
Le Mans défilait derrière la vitre
Mais la place
Elle
Semblait toujours m’attendre.
Toujours la même lumière
Toujours les mêmes ombres sous les parasols des cafetiers.
Et surtout
Toujours les mêmes étudiants de Technopole Université
Échappés de leur quartier trop sage
Trop silencieux
Trop neuf pour offrir autre chose que des salles de cours et des trottoirs vides.

Ils disaient s’ennuyer là‑bas
Dans ce morceau de ville qui ressemblait à une parenthèse sans phrase.
Alors ils prenaient leurs voitures
Ou le tramway
Et venaient s’installer place de la République comme on s’installe dans une histoire qui ne demande rien.
Je les aurais imaginés à la Médiathèque
Penchés sur des livres
Ou flânant dans les librairies
Cherchant des pages à ouvrir
Des mondes à explorer.
Mais non …
Ils préféraient la terrasse
Ce refuge de lumière où l’on peut exister sans effort
Où l’on peut se laisser porter par le simple fait d’être là.

À chacun de mes passages quotidiens
J’avais l’impression d’un arrêt sur image.
Le tramway avançait
Mais eux restaient.
Toujours aux mêmes tables
Toujours dans les mêmes vêtements
Toujours avec les mêmes consommations.
Un café crème
Un soda
Un verre d’eau
Un sourire qui ne change pas.
Comme si la ville les avait peints
Comme si elle avait décidé de les garder dans une boucle de jeunesse immobile.
Ils étaient les personnages d’un tableau que je traversais sans jamais y entrer
Une scène répétée à l’infini
Un morceau de vie qui ne vieillissait pas.

Et moi
Dans le tramway
Je devenais spectatrice.
Je voyais le bouquet derrière le dos d’un garçon
Prêt à être offert
Ou peut‑être jamais donné.
Je voyais le petit chien attaché à son pot de fleurs
Fidèle gardien d’un instant qui ne bouge pas.
Je voyais les tables rondes
Comme des îlots de chaleur
Des cercles où l’on se raconte des choses qui n’ont pas besoin d’être importantes pour exister.

Aujourd’hui
En regardant cette toile de Eduardo Ungar
Je comprends que ce ●souvenir n’était pas seulement une scène répétée.
C’était une manière pour la ville de me dire que certains instants ne cherchent pas à avancer.
Ils se contentent d’être là
Posés comme des couleurs épaisses
Comme des parasols immobiles.
Et moi je les ai traversés sans les déranger
Comme on traverse un tableau sans y laisser d’ombre.

193 – Monopoly sans retour – Marie Sylvie

Le matin était gris
Un de ces matins où la lumière semble hésiter à entrer dans le monde.
Je marchais pour tenir debout
Pour que mes pas fassent au moins semblant de me porter.
Au détour d’une place je les ai vus :
Les deux enfants de bronze.

Ils étaient enlacés dans une douceur figée
Un geste d’enfance que le temps n’avait pas réussi à voler.
Le garçon penché vers la fille
Un secret glissé dans l’air.
La fille tournée vers lui
Confiante
Ouverte
Intacte.

Je me suis arrêtée.
Pas par admiration.
Par déchirure.

Le vent a glissé entre eux
Soulevant une odeur de métal froid.
Et dans ce souffle
Une image s’est imposée :
Un plateau de Monopoly
Les billets colorés
Les rues alignées
Les cartes Chance qui promettent de recommencer
De gagner
De perdre
Mais toujours de rejouer.
Un jeu où rien n’est définitif.
Un jeu où l’on peut tout reconstruire.

La vie
Elle
Elle ne m’a pas laissé cette possibilité.

On m’a arraché la vie de mon enfant pour m’atteindre.
Ce geste-là n’a pas de seconde partie.
Il n’a pas de carte « Sortez de prison « .
Il n’a pas de retour en arrière.
Il n’a pas de réparation possible.

Je suis restée devant les statues
Incapable de détourner le regard.
Leur tendresse me blessait.
Leur innocence me brûlait
Parce que je savais que jamais je ne verrais ma fille dans cette posture
Enlacée
Confiante
Tournée vers un avenir.
Jamais elle ne jouerait en riant
En trichant un peu
En s’énervant beaucoup.
Jamais elle ne referait une partie.
Jamais elle ne recommencerait quoi que ce soit.

Autour de moi la ville vivait.
Des pas
Des voix
Des rires.
Le monde continuait comme si rien n’avait été arraché.
Mais moi je restais là
Devant ces deux enfants figés dans un futur que je ne connaîtrai pas.

Je me suis assise sur le bord de la fontaine.
L’eau tombait en perles régulières
Presque apaisantes.
J’ai pensé à ces mots que l’on lance parfois pour consoler
Pour expliquer
Pour recoudre.
Ils ne me concernent pas.
Ils n’ont pas de prise sur mon histoire.

Il existe des vies où rien ne se répare.
Des injustices qui ne trouvent pas de pont.
Des arrachements qui ne deviennent jamais des leçons.
La mienne en fait partie.

Je me suis levée.
J’ai effleuré du bout des doigts le bronze froid.
Pas pour chercher un apaisement.
Juste pour dire silencieusement :
Je sais.
Je sais que ce monde-là n’est pas le mien.
Je sais que cette scène ne m’appartient pas.

Puis j’ai repris ma marche.
Pas plus légère.
Pas plus forte.
Juste fidèle à ce que je porte.
La sculpture est restée derrière moi
Dans sa douceur immobile.
Moi j’ai continué
Avec ma vérité :
Il existe des histoires qui ne se rejouent pas
Des pertes qui ne trouvent pas de mots
Des amours qui demeurent malgré tout.

192 – La cabane des hauteurs – Marie Sylvie

La forêt a longtemps été ma meilleure alliée.
Lorsque je fuguais
Je savais qu’elle m’ouvrirait ses bras d’écorce et de mousse
Qu’elle me cacherait mieux que n’importe quelle maison.
Au début
Je croyais malin d’enterrer mes trésors au pied des arbres
Mais dans une forêt
Tous les troncs se ressemblent
Et mes cachettes se perdaient comme des secrets trop bien gardés.

Un jour pourtant tout a changé.
Un chat
Un vrai chat de forêt
Libre
Silencieux
Presque sorcier
M’a menée plus loin que d’habitude.
Il avançait sans bruit
Se retournait parfois comme pour vérifier que je suivais
Puis s’est arrêté au pied d’un grand arbre.
Là j’ai compris.
Ce n’était pas le sol qu’il fallait apprivoiser.
C’étaient les hauteurs.

J’ai commencé à grimper.
J’avais trouvé des crampons antidérapants
Conçus pour ne pas glisser sur les sols gelés
Et une cordelette d’un vieux portique que j’avais transformée en corde d’ascension.
Je l’enroulais autour du tronc
Mes pieds se cramponnaient à l’écorce
Et je montais
Centimètre après centimètre
Comme si je gravissais un monde qui n’appartenait qu’à moi.

Là‑haut j’ai installé un hamac entre deux branches solides.
C’était mon royaume suspendu.
Le vent me caressait comme une vieille amie
La lumière filtrait en éclats dorés
Et l’odeur de l’essence de l’arbre me berçait mieux qu’aucune berceuse.

Et là
Dans ce refuge aérien
Je me sentais légère comme un ●ballon que l’on aurait oublié d’attacher.
Rien ne me retenait
Sinon le parfum de l’écorce et la fidélité des branches.

Je lisais sans crainte d’être dérangée.
Je respirais autrement.
Je devenais légère
Invisible
Invincible.

Dans ces hauteurs
J’ai compris que la vraie cabane n’a pas besoin de murs.
Elle tient dans une branche accueillante
Dans un souffle de vent
Dans un instant où l’on se sent enfin à sa place.
La mienne était là
Entre ciel et terre
Dans le secret des arbres qui m’avaient adoptée.

191 – Le cri de la grotte – Marie Sylvie

Je suis entrée dans la grotte comme on entre dans un rappel à l’ordre.
Un rappel venu de plus de 35 000 ans en arrière
D’un temps où l’être humain savait encore marcher sans détruire ce qu’il touchait.
Ici
Les lions
Les chevaux
Les bisons ne sont pas des trophées :
Ils sont des maîtres.
Et l’homme lui n’était qu’un invité.

Dans cette obscurité vibrante
J’ai senti une vérité brutale :
La préhistoire n’était pas primitive …
C’est nous qui le sommes devenus.

Eux vivaient avec la terre
Pas contre elle.
Ils prenaient
Oui
Mais seulement ce qu’ils pouvaient rendre.
Ils gravaient la pierre pour remercier
Pas pour posséder.
Ils savaient que la survie dépendait de l’équilibre
Pas de la conquête.

Et pourtant cette humanité-là a disparu.
Balayée par le climat
Par les bêtes
Par la fragilité même de la vie.
Mais jamais par sa propre arrogance.

Nous en revanche…
Nous avançons comme si la catastrophe était un fantasme.
Nous creusons
Nous brûlons
Nous plastifions
Nous bétonnons
Jusqu’à ce que la terre elle-même se perde derrière un voile de ●fumée.
Nous vivons comme si la planète était un décor de théâtre que l’on peut changer entre deux actes
Comme si la terre nous appartenait
Alors que nous ne sommes même pas capables de la respecter.

En sortant de la grotte j’ai eu honte.
Honte de nos villes qui étouffent le ciel.
Honte de nos océans qui étouffent sous nos déchets.
Honte de cette civilisation qui se croit supérieure alors qu’elle a oublié l’essentiel :
La vie n’est pas un droit
C’est un prêt.

La Grotte Chauvet n’est pas un musée :
C’est un avertissement.
Un message laissé par ceux qui savaient encore écouter le monde.
Un message que nous refusons d’entendre
Trop occupés à courir vers notre propre effondrement.

Alors j’ai murmuré dans le silence :
《 Nous avons trahi la terre.
Mais il n’est pas trop tard pour redevenir humains. 》

190 – Le pélerinage – Marie Sylvie

Il marcha longtemps sans savoir vraiment où il allait.
La ●latitude importait peu :
Ce n’était pas une question de géographie
Mais de cœur qui s’ajuste.

Au-dessus de lui une ●étoile veillait.
Pas une étoile brillante
Non
Une étoile discrète
Patiente
Celle qui n’éclaire que ceux qui acceptent de lever les yeux.

Il avait décidé de ●voyager
Non pour accumuler des paysages
Mais pour apprendre à écouter ce qui
En lui
Demandait la ●liberté.

Chaque pas lui donnait une ●énergie nouvelle
Comme si la terre elle-même lui soufflait :
《 Continue. Tu es sur ton axe. 》

Il découvrit alors qu’il existe en chacun un point ●cardinal
Un nord intérieur qui ne trompe jamais.
Ce nord-là ne montre pas une direction
Il montre une vérité.

Sur le chemin il trouva un ●trésor.
Pas un objet
Pas une richesse
Mais un battement.
Un souffle.
Une présence.
Un trésor vivant
Qui ne se possède pas
Qui se reçoit.

Il traversa son propre ●équateur
Cette ligne invisible où l’on cesse d’être celui d’hier
Pour devenir celui qui ose.

Il comprit alors qu’il n’y avait rien à ●conquérir
Sinon la paix de marcher à son propre rythme.

Et le ●changement vint
Non comme un orage
Mais comme une lumière qui s’élargit.
Une lumière qui dit simplement :
《 Tu es arrivé.
Tu peux continuer.
Le chemin est en toi. 》

189 – Ritournelle au milieu du flux – Marie Sylvie

Au milieu du rond‑point
Ils dansent.
Ils dansent
Et la ville s’ouvre.

Ils dansent
Et la ●verdure frissonne.
Ils danssent
Et le monde s’approche.

Ronde immobile
Mais ronde qui appelle.
Ronde de pierre
Mais ronde qui invite.

Tourne un peu
Regarde mieux
Écoute encore :
La ritournelle commence.

Ils disent :
《 Viens.
Viens voir.
Viens vivre. 》

Ils disent :
《 La beauté est là
Dans le souffle
Dans le simple
Dans le passage. 》

Ils disent :
《 Entre dans la danse
Même sans bouger.
Le cœur sait tourner mieux que les pieds.》

Et la ronde continue
Douce
Ouverte
Offerte.

Une ritournelle pour dire :
Vis.
Regarde.
Laisse‑toi éblouir.

188 – Inventaire d’une Vie Retirée / Marie Sylvie

Dans cette mosaïque d’images
Je ne vois plus des objets d’hier
Mais les silhouettes effacées de gestes que je ne fais plus.
Les électroménagers alignés comme des promesses de facilité …
Ce sont des mondes qui ne m’appartiennent plus.
Je ne remplis plus le frigo.
Je ne fais plus tourner la machine
Je ne porte plus le poids des jours comme on porte un foyer.
Tout cela s’est éloigné de moi
Doucement
Brutalement.

Le tigre dans le moteur ne rugit plus pour moi non plus.
Je n’ai plus de trajet professionnel
Plus de carburant à verser dans une vie qui me broyait.
La route s’est arrêtée
Mais un autre chemin s’est ouvert :
Celui où je n’avance plus avec mes jambes
Mais avec ma conscience nue.

Le rasoir lui raconte une autre histoire.
Il parle de l’ancien corps
Celui que la souffrance avait sculpté comme un corps d’homme
Massif
Tendu
Façonné par l’esclavage du travail.
Puis l’invalidité est venue
Non comme une chute
Mais comme une vérité :
Elle a défait la cuirasse
Elle a laissé revenir la femme que j’étais
Que je suis
Que je reste.
Une transformation lente
Douloureuse
Mais réelle.

Et la savonnette…
Elle dit la renaissance de mon corps
Oui
Mais aussi sa fragilité.
La musculature s’en va
La peau devient celle d’un enfant
Et avec elle vient la dépendance
Cette dépendance que je n’ai jamais choisie.
Une régression imposée
Mais aussi une douceur étrange :
Celle de renaître malgré tout
Dans un corps qui se défait
Mais qui continue d’être moi.

Alors cette mosaïque n’est pas un catalogue de produits.
C’est un autel discret où reposent mes anciens gestes
Mes anciennes forces
Mes anciennes illusions.
Et au milieu de tout cela il y a moi :
Debout autrement
Vivante autrement
Avançant sur un ●chemin que personne ne voit
Mais que je porte avec une dignité qui ne s’efface pas.

187 –  Le théâtre des apparences / Marie Sylvie

On dirait une famille sortie d’un vieux film colorisé
Un de ceux où les couleurs sont trop vives
Les sourires trop sages
Et les poses trop parfaites pour ne pas sentir la mise en scène.

Le père
Impeccable dans son costume brun
Tient son chapeau tel un acteur qui attend son entrée en scène.
Il a ce port altier des personnages qui savent qu’ils sont observés
Et qui jouent leur rôle avec une application presque comique.

La mère
Assise avec une élégance soigneusement étudiée
Sourit telle une héroïne de magazine d’un autre temps.
Sa robe verte tombe exactement comme il faut
Ses mains sont posées avec une douceur chorégraphiée
Et l’on devine qu’elle pourrait
D’un battement de cils
Faire s’arrêter le vent lui-même.

Le bébé lui ne joue pas.
Il vit.
Il goûte la vie du bout des doigts
Le regard grand ouvert sur un monde qui n’a pas encore appris à tricher.
Il est la seule vérité brute dans ce tableau trop bien repassé.

Et puis il y a le chien.
Ah ce chien.
Debout tel un figurant trop enthousiaste
Il semble prêt à prendre la parole
À réclamer sa scène
À voler la vedette à tout le monde.
On dirait qu’il attend juste qu’on lui tende un micro.

Dans cette composition trop parfaite pour être innocente
Quelque chose frémit
Quelque chose cligne de l’œil.
Et c’est là que naît la ●gourmandise :
Celle de croquer dans l’illusion
De savourer le décor
De goûter ce petit théâtre familial où chacun joue à être heureux
Comme on joue à être sage sur une photographie de classe.

Une gourmandise douce
Presque tendre
Celle qui nous prend lorsque l’on regarde une scène trop lisse
Et que l’on sent sous le vernis
La vie qui déborde
La fantaisie qui s’échappe
Le rire qui menace de tout renverser
Car au fond ce tableau n’est pas parfait.

Il est mieux que ça
Il est vivant
Il est drôle malgré lui
Il est délicieusement faux
Et c’est précisément ce qui donne envie d’y mordre à pleines dents.

186 –  Le Chant des Été Oubliés . / Marie Sylvie

Il passe la tête par la fenêtre comme un éclat du passé qui revient frapper doucement à la porte.
Dans ce museau posé sur la pierre
Dans ces yeux patients
Je retrouve un chemin que je croyais recouvert par les années :
Celui de mon adolescence
De nos deux ânes
De ces Été où la vie avait le goût du foin chaud et du vent dans les cheveux.

Il y avait Gaston l’âne du Poitou
Massif
Solide
Avec cette allure de vieux philosophe qui aurait choisi la lenteur comme vérité.
Et puis Ludmila
La douce
La tendre
Celle qui ressemblait tant à l’âne de la photographie.
Mon père les avait offerts comme on offre des compagnons de route : Gaston pour ma sœur Nathalie qui perdait tous ses moyens à cheval
Et Ludmila pour les cousins et cousines qui débarquaient en vacances les yeux pleins d’aventure.

On disait que les ânes étaient calmes
Rassurants
Presque faits pour les enfants.
C’était vrai… jusqu’au moment où ils décidaient de mordre
Juste pour rappeler qu’ils n’étaient pas des peluches mais des êtres entiers
Avec leur humeur
Leur fierté
Leur façon de dire 《 je suis là 》.
Moi je m’entendais avec tous les animaux
Chevaux
Ânes
Chiens
Chats
Même les bêtes silencieuses qui n’existent que dans les ombres du soir
Mais je choisissais toujours le cheval pour monter :
Son dos rond
Accueillant
Qui épousait le corps comme une promesse de stabilité.
L’âne lui avait cette colonne pointue qui obligeait à se tenir droit
À rester vigilant
À sentir chaque mouvement.

Je ne mettais jamais de selle.
Jamais.
Non par bravade mais par instinct.
Parce que je n’avais pas confiance dans le cuir
Dans les sangles
Dans les objets qui s’interposent.
Je voulais le contact direct
La chaleur du vivant sous mes jambes
La respiration qui monte et descend
La sensation d’être un seul être à deux souffles.
C’était ma manière d’exister :
Sans barrière
Sans artifice
Dans une vérité simple et nue.

Alors devant cette fenêtre où un âne pose son museau
Quelque chose se rouvre.
Une ●vocalise ancienne remonte
Un chant sans mots
Fait de poussière dorée
De rires d’enfants
De sabots sur la terre sèche
De confiance offerte et parfois trahie
De liberté pure.
Un chant qui ne fait pas de bruit
Mais qui traverse le cœur telle une brise d’Été traverse une maison ouverte.

Et je me dis que les souvenirs ne disparaissent jamais vraiment.
Ils attendent juste qu’un âne curieux passe la tête par une fenêtre pour venir les réveiller.

185 – L’aurore à travers le flou / Marie Sylvie

Dans cette toile
Quelque chose s’ouvre comme une clarté trouble.
Les formes vacillent
Les couleurs se mêlent
Et pourtant une lumière circule
Une lumière qui connaît les chemins difficiles du corps
Mais qui continue d’avancer.

Parfois
Ma propre vision se brouille
Comme si le monde hésitait à se laisser saisir.
Les contours se fondent
Les lignes se déplacent
Et la réalité devient un paysage mouvant.
Mais ce flou n’est pas une nuit :
C’est une aurore diffuse
Une manière différente d’habiter la lumière.

Dans cette œuvre de Rémi Jouanbert
Je reconnais cette sensation :
Un monde qui tremble un peu
Mais qui reste vibrant
Traversé d’éclats vifs
De couleurs qui refusent de s’éteindre.
Les chiens y avancent comme des guides
Silhouettes fidèles qui ouvrent un passage vers quelque chose de plus doux.

Et je me dis que même lorsque la vue se trouble
La lumière
Elle
Ne renonce jamais.
Elle trouve toujours un chemin.