174 – Je suis l’argile – J.Libert

Je suis l’argile

Toi qui me piétines ici
Sais tu bien qui je suis ?
Quand, lourde et grasse à tes bottes,
Dans les matins mouillés de printemps,
Tu me retournes en collantes mottes.
De te le dire, il n’est pas encore temps.

Je me transforme en tambouille immonde
Au pied des maisons que la marée inonde.
Ce n’est pas vraiment ma faute
Si l’eau me pénètre et me gonfle ;
Mais je la retiens en un riche limon
Sur lequel poussent jonquilles et chardons.

La main de l’artiste fait de moi ce qu’elle veut.
Tendre et malléable, je me prête à ses vœux.
Elle me façonne à sa guise, je ne suis que son jeu.
Elle me modèle, me lisse et me polit.
Dans ses doigts, je danse une valse gracieuse.
Je suis l’argile : mouvante et précieuse.

173 – Les deux tableaux – J.Libert

LES DEUX TABLEAUX

Cette aile de manoir Renaissance, hérité à la mort de son père, n’avait pas encore été restaurée, était
restée en l’état du vivant du Comte de Malvoisin.
Les tableaux peints de son père et de sa mère accrochés sur l’un des murs de l’immense salle de billard,
désormais plongée dans l’obscurité, auraient laissé indifférent un œil étranger. Aujourd’hui, Pauline, elle, s’attardait sur chacun avec un regard tout neuf. Ses souvenirs d’enfant et de jeunesse lui revenaient soudain en mémoire.
Elle se posta d’abord devant le tableau représentant son père. Peint à l’approche de la quarantaine, il se
tenait digne dans son costume trois pièces de notable, petite moustache et nœud papillon. Ses yeux rieurs exprimaient ce côté débonnaire qu’elle avait tant aimé.
Il l’avait longtemps protégée de sa mère qui, représentée sur le tableau voisin, avait l’air d’une guénuche parée de bijoux extravagants. Jalouse de sa fille qui devenait, de jour en jour, une gentille bachelette au sourire gelasin, elle la tançait vertement et lui cherchait pétoffe pour un oui, pour un non.
Malgré des patarafes et de la mésséance, elle parvint à embabouiner son comte de mari pour envoyer
Pauline dans un pensionnat très éloigné d’où elle ne sortait que deux fois par an.
Mais, surcroît de malenchère pour la marâtre, elle ne survécut que peu de temps à une brutale crise
cardiaque et, ni Pauline, ni son père ne la plaignirent !

Révélation – J.Libert

Révélation

Elle fixe d’un œil encore endormi son réveil qui n’a pas fini de sonner. Impatiente, elle enfonce le bouton pour arrêter son bruit de crécelle mais il continue son agaçante musique. Alors, elle répète son geste de façon plus précise puis, elle se lève, traverse la chambre, pieds nus, sur le parquet tiédi et ouvre les deux battants des volets en bois. Une bourrasque de vent s’engouffre dans la pièce, disperse les dernières feuilles volantes, écrites à la main, laissées sur le bureau.

    Jeannette s’est mis en tête d’écrire son premier roman policier. Jusque là, elle y travaillait activement mais, depuis quelques jours, elle se sent en panne d’inspiration. C’est à peine si elle parvient à terminer ce sixième chapitre. L’enquête piétine. Voilà qu’elle se demande si elle va poursuivre l’aventure.

    D’ailleurs, dans l’air de la maison, flotte une odeur sucré de pain grillé, de café, de chocolat chaud, de quoi l’inciter à une douce procrastination. Sa tante, chez qui elle est descendue passer une semaine, lui a préparé des marmelades avec des fruits d’un immense jardin potager cultivé par son fidèle jardinier : de la rhubarbe, de la fraise, de la framboise, de l’abricot. C’est trop tentant ! Jeannette a bien l’intention de goûter à chacune d’elles.

    Tout en dégustant sa dernière « enconfiturée », elle vient d’avoir une révélation : Pourquoi le criminel ne serait pas un jardinier sans histoire, insoupçonnable, aimant cultiver les fraises, les framboises, la rhubarbe ?