181 – Nouveau combat – J.Libert

Elle se tient là, assise sur la banquette en cuir fauve du café. Elle y vient souvent en fin d’après midi se
distraire avec l’animation de la rue ou plonger son regard dans le lointain, jusqu’au rocher sombre lavé
par une cascade chargée de la fonte des neiges et des pluies de printemps.
Mais, en cette première soirée de douceur, Cathia est songeuse. Elle est triste et ne voit rien autour d’elle. Pourtant, elle a revêtu sa jolie robe noire qui met si bien en valeur son décolleté et sa peau laiteuse.

C’est l’heure du thé qu’elle remplace, aujourd’hui, par un verre de vin rouge, comme pour se donner du
courage. De sa pochette en velours noir, elle a sorti un matériel d’écriture : porte plume, encrier. Sur le
papier à lettres vierge, elle y a inscrit quelques lignes pour annoncer à sa fille la mauvaise nouvelle : une
quatrième récidive de cancer du sein et une intervention inéluctable dans les prochains jours.
Elle s’était pourtant juré de ne pas la prévenir. Leur relation fusionnelle depuis toujours s’était transformée à la naissance de son premier petit fils, voilà trois ans. Désormais, mise à l’écart, Cathia n’est
plus, ni la mère, ni la grand-mère souhaitée. La souffrance, la douleur provoquées par ce rejet infondé ne
sont sans doute pas étrangères au réveil de ces dernières méchantes cellules. Une nouvelle fois, comme elle l’a toujours fait depuis 1998, elle va se battre.
Après avoir reposé son porte plume sur la table, Cathia prend quelques minutes pour réfléchir. Va t-elle
trahir la promesse qu’elle s’était faite ?
Tandis qu’elle porte le reste du verre de vin rouge à ses lèvres, quelques gouttes tombent malencontreusement sur son écrit, diluent l’encre violette à peine sèche, balaient ses interrogations.

180 – Une vie – J.Libert

Qui se cachait donc derrière cette dame âgée qui venait en ville, en compagnie de sa fille, acheter un cadeau de naissance pour son dernier petit fils ?
Toute sa vie, elle avait travaillé sans relâche. Les travaux de la ferme ne lui laissaient aucun répit. Entre les animaux : les poules, les lapins, les vaches, les moutons et les différentes récoltes au jardin dont elle assurait la vente sur les marchés, Mariette avait fort à faire. Il est vrai qu’elle possédait une bonne santé.
Résistante, depuis quarante ans, elle n’avait jamais gardé le lit un seul jour. Il lui arrivait de ne pas être très en forme, surtout en hiver, à cause des gros écarts de température entre les étables et l’intérieur mais elle se soignait avec quelques remèdes de grand-mère et tout repartait
Aujourd’hui, l’heure de la retraite avait sonné. Elle comptait bien en profiter pour, enfin, voir du pays et se faire plaisir.
Alors, elle commença par faire le tour des commerces de sa commune pour renouveler sa garde robe :
une nouvelle robe à petites fleurs mauves sur fond noir, des bottines à lacets, on était encore en hiver, et un chapeau. Elle avait toujours rêvé de chapeau sans oser en porter ; sur les marchés, cela n’aurait guère été pratique et puis, ces dernières années, ce n’était plus trop à la mode mais Mariette s’en moquait. Elle se sentait prête à voyager. Justement, une agence de voyage venait de s’ouvrir dans le centre du bourg.
Avec sa fille , elle décida d’y entrer pour se renseigner.
Les fauteuils de la salle d’attente semblaient confortables mais, comme tout à coup, ils semblaient éloignés de Mariette qui porta une main à son cœur.
Sa fille s’approcha d’elle, lui parla doucement , mais déjà Mariette ne l’entendait plus.

179 – Rêves de jeunesse – J.Libert

À une époque désormais lointaine, Gilberte avait écrit à propos de son père :
Lui aussi aurait aimé partir,
Faire comme son père, naviguer
Voguer sur les mers et respirer
Les vents du large. C’était son désir
Mais, au loin, les canons on tonné
La guerre, les armes ont menacé
Laissant l’avenir et ses plaisirs
En suspens. Il a fallu laisser
Femme et parents un beau jour d’été
Rejoindre les troupes, ne plus sentir
À jamais, sa jeunesse envolée
Et ses rêves volatilisés.


Et puis voilà qu’après son décès, au moment du déménagement de la maison familiale, elle retrouva, au grenier, rangé dans un carton, un superbe livre à la reliure de couleur vive. Une dizaine d’autres livres, fatigués d’avoir été trop feuilletés, étaient soigneusement ficelés ensemble, empilés là, depuis quelques années.
Nul doute que ce monument de papier avait appartenu à son père. La curiosité l’emportant, Gilberte se surprit à en parcourir les pages. Toutes étaient en lien avec les récits détaillés des vies et découvertes des grands explorateurs marins du quinzième et seizième siècle jusqu’à nos jours : depuis Christophe Colomb, Vasco de Gama, Magellan, Jacques Cartier jusqu’à Paul Émile Victor, Jean Louis Étienne, Jean Yves Cousteau, Eric Tabarly et bien d’autres.
Ainsi, son père, à travers ces récits de grands navigateurs, avait continué à rêver une bonne partie de sa vie. Voilà aussi pourquoi, les nuits d’insomnie ou dans ses moments libres, il se retirait dans son bureau et lisait des heures entières au risque de perdre tout à fait la notion du temps.
Dans ce carton mystérieux, Gilberte retrouva aussi un vieux réveil qui devait lui servir de sentinelle
pour le rappeler à la réalité.

178 – Le bel oiseau – J.Libert

À la dure écorce agrippé
Tel un élagueur chevronné
Tu danses dans les verts feuillages
Sur la mosaïque des ombres
Et tu entames la chanson
Cela quelle que soit la saison.
En un superbe dénicheur
Doublé d’un habile livreur
Tu dévalises de vieux troncs
Contrôles, saperlipopette
Pour y faire place nette.
De ton bec comme un marteau
Tu t’en sers en vrai maestro
Et tapes à un rythme effréné
Sur ton enclume improvisée.

En forgeron du renouveau
Tu fais la pluie et le temps beau.
Et sur le miroir bleu des eaux
ton reflet s’amuse et luit
De l’aube jusqu’à la nuit.
J.Libert

177 – Sur les routes – J.Libert

Cet insolite équipage chemine , à son rythme, sur les routes du bord de mer.
C’est l’été, un ciel tout bleu se confond avec une mer tranquille sur laquelle souffle un léger vent iodé.
Le soleil brille dans un azur purifié, ne ménage pas sa chaleur et met en valeur les deux roulottes hardiment colorées, montées, chacune, sur leurs quatre roues. Des chevaux à la robe dorée, solidement harnachés pour entraîner un attelage nomade, sillonnent, pas à pas, les routes de campagne ou les artères
qui longent la côte.
Sylvio, assis à l’avant de la première roulotte, tient les rênes de main de maître et donne le tempo tandis
que sa sœur Anita ouvre la marche, s’émerveille de ce nouveau paysage. A quelques pas, Ficelle, leur chien noir, compagnon de tous les instants, jappe de plaisir de se dégourdir les pattes.
Derrière ce lent défilé ensoleillé, bariolé, les véhicules forment une longue file à la queue leu leu, patiente et amusée.
Depuis plusieurs années, maintenant, quand vient l’été, le frère et la sœur partent à l’aventure, sur les chemins de France. Tel l’escargot, ils emportent leur maison sur leur dos, s’arrêtent quand ils le souhaitent. Généralement bien accueillis par les mairies, les habitants, les touristes, ils s’efforcent de les distraire avec des tours de magie, du mime, du contorsionnisme. Leur but premier reste cependant la découverte des plus beaux paysages, sans attache et sans chaîne. Encore très jeunes, ils se proposent de
partir à l’étranger pour un prochain périple.

176 – Une sage jeune fille – J.Libert

Ses longs cheveux blonds épars sur une nuque gracile encadrent un fin visage sérieux de madone statufiée. Ses élégantes mains nacrées reposent, croisées, sur la robe de velours rubis sombre tandis qu’un corselet violine, placé sous la poitrine, enserre son buste jusqu’à la taille. Une large collerette de guipure blanche met en valeur un gracieux port de tête, éclaire et complète sa tenue sage et austère.


À quoi rêve donc cette douce jeune fille mélancolique au regard tourné vers l’intérieur et qui attend ?…


Elle s’évade de son carcan pour aller rejoindre la silhouette de sa belle nudité diaphane qui se reflète, au petit matin, dans sa psyché. Elle aimerait se fondre dans son image, y demeurer à jamais, sans aucun accessoire, hormis cette capeline fleurie pour la protéger du soleil trop ardent. Elle escendrait jusqu’à la mer, se laisserait caresser, porter par la chaleur et la douceur d’un ciel liquide. Puis, elle sécherait son corps nu, allongée à l’ombre de l’ olivier aux premières feuilles printanières agitées par une brise matinale.

175 – Le vieux banc de bois – J.Libert

Après le repas, les soirs d’été, Séverine descendait dans le champ d’à côté. Elle allait s’asseoir sur le vieux banc de fortune qui se reflétait dans les eaux d’une grande mare irisée par le soleil couchant.
Pendant de longues minutes, elle restait là, immobile, paisible, comme en contemplation, se reposant
des travaux du jour, à la ferme.
Le soleil déclinait à l’horizon et les bruits de la vie s’estompaient. Bêtes et gens s’apprêtaient au repos
de la nuit tandis que les vents tièdes transportaient des odeurs de foin coupé.
Séverine semblait s’assoupir. Ses mains jointes sur sa robe noire à fleurettes, son chapeau de paille à larges bords dissimulant la moitié de son visage, lui donnaient un air de nonne en prière ou en adoration.
Mais il ne fallait pas s’y tromper. Séverine veillait. Quand 22 heures sonnait à la vieille église du village, elle relevait la tête, ôtait son chapeau en attendant de le suspendre, en rentrant, au crochet, placé près de la porte de la salle commune.
Aujourd’hui, le banc de bois déserté, est resté en place. Tous les ans, à la date anniversaire de Séverine,
un ou une anonyme y dépose un bouquet de marguerites…

J. Libert

174 – Je suis l’argile – J.Libert

Je suis l’argile

Toi qui me piétines ici
Sais tu bien qui je suis ?
Quand, lourde et grasse à tes bottes,
Dans les matins mouillés de printemps,
Tu me retournes en collantes mottes.
De te le dire, il n’est pas encore temps.

Je me transforme en tambouille immonde
Au pied des maisons que la marée inonde.
Ce n’est pas vraiment ma faute
Si l’eau me pénètre et me gonfle ;
Mais je la retiens en un riche limon
Sur lequel poussent jonquilles et chardons.

La main de l’artiste fait de moi ce qu’elle veut.
Tendre et malléable, je me prête à ses vœux.
Elle me façonne à sa guise, je ne suis que son jeu.
Elle me modèle, me lisse et me polit.
Dans ses doigts, je danse une valse gracieuse.
Je suis l’argile : mouvante et précieuse.

173 – Les deux tableaux – J.Libert

LES DEUX TABLEAUX

Cette aile de manoir Renaissance, hérité à la mort de son père, n’avait pas encore été restaurée, était
restée en l’état du vivant du Comte de Malvoisin.
Les tableaux peints de son père et de sa mère accrochés sur l’un des murs de l’immense salle de billard,
désormais plongée dans l’obscurité, auraient laissé indifférent un œil étranger. Aujourd’hui, Pauline, elle, s’attardait sur chacun avec un regard tout neuf. Ses souvenirs d’enfant et de jeunesse lui revenaient soudain en mémoire.
Elle se posta d’abord devant le tableau représentant son père. Peint à l’approche de la quarantaine, il se
tenait digne dans son costume trois pièces de notable, petite moustache et nœud papillon. Ses yeux rieurs exprimaient ce côté débonnaire qu’elle avait tant aimé.
Il l’avait longtemps protégée de sa mère qui, représentée sur le tableau voisin, avait l’air d’une guénuche parée de bijoux extravagants. Jalouse de sa fille qui devenait, de jour en jour, une gentille bachelette au sourire gelasin, elle la tançait vertement et lui cherchait pétoffe pour un oui, pour un non.
Malgré des patarafes et de la mésséance, elle parvint à embabouiner son comte de mari pour envoyer
Pauline dans un pensionnat très éloigné d’où elle ne sortait que deux fois par an.
Mais, surcroît de malenchère pour la marâtre, elle ne survécut que peu de temps à une brutale crise
cardiaque et, ni Pauline, ni son père ne la plaignirent !

Révélation – J.Libert

Révélation

Elle fixe d’un œil encore endormi son réveil qui n’a pas fini de sonner. Impatiente, elle enfonce le bouton pour arrêter son bruit de crécelle mais il continue son agaçante musique. Alors, elle répète son geste de façon plus précise puis, elle se lève, traverse la chambre, pieds nus, sur le parquet tiédi et ouvre les deux battants des volets en bois. Une bourrasque de vent s’engouffre dans la pièce, disperse les dernières feuilles volantes, écrites à la main, laissées sur le bureau.

    Jeannette s’est mis en tête d’écrire son premier roman policier. Jusque là, elle y travaillait activement mais, depuis quelques jours, elle se sent en panne d’inspiration. C’est à peine si elle parvient à terminer ce sixième chapitre. L’enquête piétine. Voilà qu’elle se demande si elle va poursuivre l’aventure.

    D’ailleurs, dans l’air de la maison, flotte une odeur sucré de pain grillé, de café, de chocolat chaud, de quoi l’inciter à une douce procrastination. Sa tante, chez qui elle est descendue passer une semaine, lui a préparé des marmelades avec des fruits d’un immense jardin potager cultivé par son fidèle jardinier : de la rhubarbe, de la fraise, de la framboise, de l’abricot. C’est trop tentant ! Jeannette a bien l’intention de goûter à chacune d’elles.

    Tout en dégustant sa dernière « enconfiturée », elle vient d’avoir une révélation : Pourquoi le criminel ne serait pas un jardinier sans histoire, insoupçonnable, aimant cultiver les fraises, les framboises, la rhubarbe ?