174 – La tambouille des premiers jours – Marie Sylvie

On raconte qu’au bord de cette rivière Bien avant les mots
Les humains parlaient avec leurs mains.
Chaque matin
La brume s’accrochait aux arbres
Telle une peau légère
Et les potiers sortaient de l’abri de pierre pour reprendre leur ouvrage.
La terre encore fraîche de la nuit attendait d’être réveillée.

Aru le plus jeune s’asseyait toujours le premier.
Il aimait ce moment où l’argile cédait sous ses doigts
Où la forme naissait sans qu’il sache encore ce qu’elle deviendrait.
À côté de lui la grande jarre de pigments chauffait doucement près du feu.
Ils appelaient ça la *Tambouille
Un mélange d’ocre
De cendre
Et d’eau de rivière qui sentait la pluie et le bois brûlé.

Ce matin-là Nara la doyenne
Observait Aru en silence.
Elle tenait dans ses mains un vase presque terminé
Lisse tel un galet.

《Tu vois》 dit-elle enfin
《Ce que tu fais là ce n’est pas seulement un pot.
C’est une trace.
Une façon de dire que nous sommes passés par ici.》

Aru leva les yeux.
Il n’avait jamais pensé à ça.
Pour lui c’était juste de la terre qu’on apprivoise.

Mais autour d’eux tout semblait confirmer les mots de Nara :
Les empreintes de pas dans la poussière
Les outils taillés
Les paniers tressés
Les poteries alignées telle une petite armée silencieuse.
Chaque objet racontait un morceau de leur vie
De leurs peurs
De leurs espoirs.

Alors Aru plongea ses doigts dans la Tambouille
Traça une ligne
Puis une autre
Hésita
Recommença.
Le vase prit une voix.
La voix devint histoire.
Et l’histoire doucement trouva sa place parmi les autres.

Lorsque le soleil monta plus haut Nara sourit.

《Voilà.
Maintenant tu sais.
Nous ne façonnons pas seulement la terre.
Nous façonnons le temps.》

Et la rivière
Comme pour approuver
Fit scintiller ses écailles de lumière.

Chaque geste raconte
Avant même
Que les mots n’existent. 

3 commentaires sur « 174 – La tambouille des premiers jours – Marie Sylvie »

  1. Aru et Nara à travers toi savent faire parler les objets de belle manière.
    N’aimerait-on pas tous laisser un peu de notre tambouille avant de laisser la place à d’autres ?
    Cordialement

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  2. Comme je te l’ai déjà confié, j’ai travaillé sur la femme préhistorique. les dernières découvertes, il y en a tous les jours montrent que la femme avait une grande importance. D’accord il y avait pas l’écriture mais ces tribus nous on laissé tant de choses, le tout est de savoir les interpréter.
    Avec le sourire

    Aimé par 1 personne

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