182- Le voyage par les cases / Marie Sylvie

Je devais avoir huit ou neuf ans lorsque j’ai compris que le monde pouvait se laisser approcher autrement.
Ce jour-là dans ma chambre une illustration m’attendait sur la table :
Un paysage que je trouvais trop beau pour être vrai
Trop vaste pour que mes mains d’enfant puissent le saisir.
Je le regardais comme on regarde un pays lointain
Avec ce mélange de désir et de timidité qui précède les grands départs.

Alors j’ai pris mon crayon.
Pas pour dessiner
Pas encore
Mais pour tracer un quadrillage.

Case après case je découpais l’image comme on découpe un territoire inconnu en petites étapes rassurantes.
Je ne savais pas que j’étais en train d’inventer ma propre manière de voyager.
Mais déjà quelque chose en moi s’ouvrait :
Chaque carré devenait une halte
Une petite porte vers un ailleurs que je pouvais apprivoiser.

Sur ma feuille à dessin je traçais un second quadrillage
Plus grand ou plus petit selon l’humeur du jour.
C’était comme changer d’échelle pour mieux respirer.
Je ne recopiais pas l’image :
Je la faisais passer d’un monde à l’autre
D’un format à l’autre
Comme si je la faisais traverser une frontière invisible.

Je me penchais sur une case
Puis sur la suivante.
Je suivais une courbe
Une ombre
Un éclat de lumière.
Et chaque fois que je posais mon crayon j’avais l’impression de faire un pas de plus dans un pays que je découvrais lentement.
Le quadrillage n’était plus une technique :
C’était un voyage intérieur
Un déplacement silencieux où je me retrouvais autant que je retrouvais l’image.

Mes camarades
Eux
Ne comprenaient rien à ce mystère.
Ils voyaient le résultat
Fidèle
Précis
Presque magique.
Ils cherchaient le papier calque
L’astuce
Le secret.
Ils ne savaient pas que mon secret n’était pas dans la ruse
Mais dans la patience du regard
Dans cette manière de traverser l’image par fragments
Pour mieux la rejoindre.

Avec le temps j’ai compris que ce geste d’enfant disait déjà quelque chose de ma manière d’être au monde.
Je n’ai jamais aimé les vérités d’un seul bloc.
Je préfère les approcher par petites touches
Par éclats
Par fenêtres ouvertes.
Je préfère les reconstruire doucement
Comme on remonte un chemin pierre après pierre.

Et aujourd’hui encore lorsque je repense à ces après-midis silencieux où je faisais voyager une image d’une case à l’autre
Je me dis que j’ai appris là ma première leçon de lumière :
Que la beauté se découvre par fragments
Qu’elle se traverse comme un paysage
Et qu’elle renaît chaque fois qu’une main accepte de la reprendre.

2 commentaires sur « 182- Le voyage par les cases / Marie Sylvie »

  1. Merci de m’avoir replongé dans l’enfance quand je m’amusais souvent à quadriller une miniature pour la reproduire en grand format.
    J’avais complétement oublié cet exercice qui occupait mes jeudis
    Cordialement

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