175 – L’évasion mobile – Marie Sylvie

Je regarde ce banc comme on regarde un seuil.
Il ne mène nulle part et pourtant il ouvre.
Il est posé là
Fragile
Un peu de travers
Comme si le monde l’avait sculpté sans vraiment y penser.
Et moi immobile depuis tant d’années
Je sens en lui une invitation silencieuse.

Je ne marche plus mais je contemple.
Et dans cette contemplation quelque chose se déplace.
L’eau devant moi ne bouge presque pas.
Elle retient la lumière
La retourne
La transforme.
Elle me montre un paysage que je ne peux plus atteindre
Mais que je peux encore habiter.

Je laisse mon regard glisser sur la surface
Comme on laisse une main suivre le grain du bois.
Je sens la lenteur du monde
Sa respiration profonde
Sa manière de continuer sans bruit.
Et dans cette lenteur je me reconnais.

Je ne suis pas sortie depuis des années
Mais je n’ai jamais cessé d’être traversée par le dehors.
Il entre par les images
Par les souvenirs
Par cette soif intacte de sentir la terre
Même de loin.

Je m’assieds en pensée sur ce banc.
Je sens son équilibre précaire
Sa force discrète
Sa fidélité au lieu.
Il ne promet rien.
Il ne demande rien.
Il est là simplement.
Et moi aussi je suis là.

Dans cette immobilité partagée
Je découvre une forme de paix.
Une paix qui ne ressemble pas à la résignation
Mais à une écoute.
Une paix qui me dit que je peux encore être présente
Même sans mouvement.

Je reste un moment
À regarder l’eau
À écouter le silence
À laisser le monde venir jusqu’à moi.
Et je comprends que l’évasion n’est pas toujours un départ.
Parfois elle est une ouverture.
Un espace intérieur qui s’élargit
Telle une fenêtre qu’on entrouvre pour laisser entrer un peu d’air.

Je ne marche plus
Mais je contemple.
Et dans cette contemplation
Je me sens vivante.

4 commentaires sur « 175 – L’évasion mobile – Marie Sylvie »

  1. On pense aussitôt à Lamartine et à l’âme de ses objets inanimés …
    De quoi se sentir vivant comme tu l’écris à la toute fin de ton joli texte
    Cordialement

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    1. Merci beaucoup pour ton commentaire.
      J’ai été très touché par ton rapprochement avec Lamartine, c’est exactement ce sentiment que j’ai voulu transmettre :
      Cette âme que l’on prête aux choses qui nous entourent et qui nous ancrent dans le présent.
      C’est vrai que ces « objets inanimés » deviennent parfois les gardiens de notre propre vitalité.
      Je suis ravie que la fin de mon texte ait résonné ainsi chez toi.
      C’est en effet dans ces instants de contemplation que l’on se sent, paradoxalement, le plus vivant.

      Au plaisir de te relire !
      Bien amicalement, Marie Sylvie

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  2. Il y a un livre « L’homme qui marchait dans sa tête » Ton texte pourrait s’y accrocher. Un régal que ton texte toute ton énergie est dans tes textes et c’est une merveille. Avec le sourire

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  3. Bonjour Marie-Sylvie
    Je suis chaque fois touchée par tes textes d’où émanent paix et douceur ce qui font un bien fou en ces temps perturbés.
    Je vis près de la Loire et il m’arrive souvent de descendre jusqu’à elle pour marcher. Quand j’arrive sur la rive, sur le pont, je m’arrête toujours un moment, et c’est exactement cette sensation de sentir vivante, une sensation de plénitude que m’offre la contemplation de l’onde, toujours pareille et pourtant toujours différente.
    Fredaine

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