182 – S’il te plait /Vegas sur Sarthe

« S’il te plaît»
Désorienté je m’interromps, le pinceau en l’air au risque de voir se ramollir un peu plus les montres de mon œuvre.
A nouveau cette voix derrière moi « S’il te plaît… dessine-moi un mouton ». Le morveux doit avoir dix ans et l’air effronté des mômes de Figueras.
« Laisse-moi petit, tu vois pas qu’je bosse? »
«Qu’est-ce que tu fais ?» insiste-t-il en tournoyant autour de mon chevalet comme un sioux qui aurait déterré sa hache de guerre.
« Ecoute, je termine une œuvre majeure qui s’appellera La persistance de la mémoire »
Le morveux cesse de tournoyer : «Il est bizarre ton désert et puis tes tocantes sont pas à l’heure »
Commence à m’énerver ce gamin : « Je ne suis pas horloger, je suis artiste peintre »
« Et pour mon mouton ? Tu sais pas peindre les animaux ? »
Depuis quand un talentueux artiste peintre doit-il se justifier auprès d’un morveux, fut-il de Catalogne comme moi.
Je réplique : «Bien sûr que si. Je viens de terminer des cygnes se reflétant dans les éléphants »
Le morveux est subjugué : «Et tu l’appelleras comment cette peinture ? »
Je me sens morveux devant ce morveux : «Cygnes se reflétant dans les éléphants »
Le môme prend un air ahuri puis reprend : «Alors tu peux me dessiner une oveja, un mouton c’est fastoche ».
Je sens que je vais devenir chèvre : « Comment tu t’appelles, gamin ? »
« Matisse » dit-il effrontément.
« Comme le peintre ? »
« Quel peintre ? »
Je soupire …
Le môme s’approche de mes montres molles, détaille la signature au bas du tableau :
«C’est ton nom Dali ? »
Je redresse le buste : « En effet. Dali i Domènech mais tout le monde m’appelle
Dali »
« Domènech ? l’entraîneur de football ? »

J’ai replié vivement mon chevalet et rangé mes montres molles dans leur carton
avant que l’envie ne me prenne de lui enfoncer sur la tête.
Un jour je leur prouverai à tous que je suis un génie.
Il y a toujours un moment dans la vie où les gens s’aperçoivent qu’ils m’adorent

5 commentaires sur « 182 – S’il te plait /Vegas sur Sarthe »

  1. Que c’est bon de sourire en te lisant de bon matin Vegas. Dali était peut être un génie du pinceau, toi tu sais l’être avec les mots.
    Relier Dali, le Petit Prince et le foot, il faut être un virtuose.

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  2. J’adore ce texte qui fait dialoguer Dali avec un morveux nommé Matisse ! Un régal d’humour qui m’a permis d’imaginer Dali, la moustache frémissante d’indignation et d’énervement face à ce gamin curieux qui veut qu’on lui dessine un mouton comme le Petit Prince de Saint Exupéry
    Bises amicales
    An’Maï

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