185 – Nilo, Liora et Samba / Lilou

Ils avaient marché trois jours sous un ciel couleur mangue avant d’atteindre le village englouti. On racontait qu’ici, les maisons poussaient encore sous les racines, intactes, habitées par des voix qui ne savaient pas qu’elles étaient mortes.
Nilo avançait le premier.
À ses côtés trottait un grand chien fauve nommé Samba, maigre comme une flamme. Depuis l’enfance, l’animal possédait un étrange don : il grognait chaque fois qu’un souvenir cherchait à revenir au monde.
Quand ils arrivèrent devant la clairière, Samba s’arrêta net.
— Tu entends ? demanda Liora.
Au début, Nilo ne perçut rien. Puis un bruit très léger traversa les arbres : des couverts qu’on pose sur une table, un rire étouffé, le tintement d’un verre. Le village respirait encore.
Ils trouvèrent une maison couverte de lianes rouges. À l’intérieur, une table était dressée pour quatre personnes. Les fruits semblaient frais cueillis. Une soupe fumait doucement dans des bols de terre.
— Impossible… murmura Liora.
Alors une voix s’éleva derrière eux :
— Vous êtes en retard.
Une femme se tenait dans l’embrasure de la porte. Ses yeux avaient la couleur des rivières avant l’orage. Nilo sentit immédiatement qu’il la connaissait, sans jamais l’avoir rencontrée.
Samba gémit.
La femme sourit tristement.
— Il me reconnaît. Les chiens n’oublient personne.
Le vent se leva dehors. Les arbres se mirent à chuchoter entre eux.
— Qui êtes-vous ? demanda Nilo.
Elle posa une main sur la table, doucement, comme pour calmer un cœur invisible.
— Je suis celle qui est restée quand les autres ont fui la grande sécheresse. J’ai attendu si longtemps que le temps a fini par tourner autour de moi comme un animal fatigué. Le feu vacilla.
Et soudain Nilo comprit : la maison n’était pas abandonnée.
Elle était prisonnière d’un jour ancien qui refusait de mourir.
Alors la femme leur servit à manger.
Et tandis qu’ils partageaient le repas, dehors, la forêt entière retenait son souffle, comme si le monde hésitait encore entre se souvenir… ou disparaître.


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