186 –  Le Chant des Été Oubliés . / Marie Sylvie

Il passe la tête par la fenêtre comme un éclat du passé qui revient frapper doucement à la porte.
Dans ce museau posé sur la pierre
Dans ces yeux patients
Je retrouve un chemin que je croyais recouvert par les années :
Celui de mon adolescence
De nos deux ânes
De ces Été où la vie avait le goût du foin chaud et du vent dans les cheveux.

Il y avait Gaston l’âne du Poitou
Massif
Solide
Avec cette allure de vieux philosophe qui aurait choisi la lenteur comme vérité.
Et puis Ludmila
La douce
La tendre
Celle qui ressemblait tant à l’âne de la photographie.
Mon père les avait offerts comme on offre des compagnons de route : Gaston pour ma sœur Nathalie qui perdait tous ses moyens à cheval
Et Ludmila pour les cousins et cousines qui débarquaient en vacances les yeux pleins d’aventure.

On disait que les ânes étaient calmes
Rassurants
Presque faits pour les enfants.
C’était vrai… jusqu’au moment où ils décidaient de mordre
Juste pour rappeler qu’ils n’étaient pas des peluches mais des êtres entiers
Avec leur humeur
Leur fierté
Leur façon de dire 《 je suis là 》.
Moi je m’entendais avec tous les animaux
Chevaux
Ânes
Chiens
Chats
Même les bêtes silencieuses qui n’existent que dans les ombres du soir
Mais je choisissais toujours le cheval pour monter :
Son dos rond
Accueillant
Qui épousait le corps comme une promesse de stabilité.
L’âne lui avait cette colonne pointue qui obligeait à se tenir droit
À rester vigilant
À sentir chaque mouvement.

Je ne mettais jamais de selle.
Jamais.
Non par bravade mais par instinct.
Parce que je n’avais pas confiance dans le cuir
Dans les sangles
Dans les objets qui s’interposent.
Je voulais le contact direct
La chaleur du vivant sous mes jambes
La respiration qui monte et descend
La sensation d’être un seul être à deux souffles.
C’était ma manière d’exister :
Sans barrière
Sans artifice
Dans une vérité simple et nue.

Alors devant cette fenêtre où un âne pose son museau
Quelque chose se rouvre.
Une ●vocalise ancienne remonte
Un chant sans mots
Fait de poussière dorée
De rires d’enfants
De sabots sur la terre sèche
De confiance offerte et parfois trahie
De liberté pure.
Un chant qui ne fait pas de bruit
Mais qui traverse le cœur telle une brise d’Été traverse une maison ouverte.

Et je me dis que les souvenirs ne disparaissent jamais vraiment.
Ils attendent juste qu’un âne curieux passe la tête par une fenêtre pour venir les réveiller.

Votre commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *