Le matin était gris
Un de ces matins où la lumière semble hésiter à entrer dans le monde.
Je marchais pour tenir debout
Pour que mes pas fassent au moins semblant de me porter.
Au détour d’une place je les ai vus :
Les deux enfants de bronze.
Ils étaient enlacés dans une douceur figée
Un geste d’enfance que le temps n’avait pas réussi à voler.
Le garçon penché vers la fille
Un secret glissé dans l’air.
La fille tournée vers lui
Confiante
Ouverte
Intacte.
Je me suis arrêtée.
Pas par admiration.
Par déchirure.
Le vent a glissé entre eux
Soulevant une odeur de métal froid.
Et dans ce souffle
Une image s’est imposée :
Un plateau de Monopoly
Les billets colorés
Les rues alignées
Les cartes Chance qui promettent de recommencer
De gagner
De perdre
Mais toujours de rejouer.
Un jeu où rien n’est définitif.
Un jeu où l’on peut tout reconstruire.
La vie
Elle
Elle ne m’a pas laissé cette possibilité.
On m’a arraché la vie de mon enfant pour m’atteindre.
Ce geste-là n’a pas de seconde partie.
Il n’a pas de carte « Sortez de prison « .
Il n’a pas de retour en arrière.
Il n’a pas de réparation possible.
Je suis restée devant les statues
Incapable de détourner le regard.
Leur tendresse me blessait.
Leur innocence me brûlait
Parce que je savais que jamais je ne verrais ma fille dans cette posture
Enlacée
Confiante
Tournée vers un avenir.
Jamais elle ne jouerait en riant
En trichant un peu
En s’énervant beaucoup.
Jamais elle ne referait une partie.
Jamais elle ne recommencerait quoi que ce soit.
Autour de moi la ville vivait.
Des pas
Des voix
Des rires.
Le monde continuait comme si rien n’avait été arraché.
Mais moi je restais là
Devant ces deux enfants figés dans un futur que je ne connaîtrai pas.
Je me suis assise sur le bord de la fontaine.
L’eau tombait en perles régulières
Presque apaisantes.
J’ai pensé à ces mots que l’on lance parfois pour consoler
Pour expliquer
Pour recoudre.
Ils ne me concernent pas.
Ils n’ont pas de prise sur mon histoire.
Il existe des vies où rien ne se répare.
Des injustices qui ne trouvent pas de pont.
Des arrachements qui ne deviennent jamais des leçons.
La mienne en fait partie.
Je me suis levée.
J’ai effleuré du bout des doigts le bronze froid.
Pas pour chercher un apaisement.
Juste pour dire silencieusement :
Je sais.
Je sais que ce monde-là n’est pas le mien.
Je sais que cette scène ne m’appartient pas.
Puis j’ai repris ma marche.
Pas plus légère.
Pas plus forte.
Juste fidèle à ce que je porte.
La sculpture est restée derrière moi
Dans sa douceur immobile.
Moi j’ai continué
Avec ma vérité :
Il existe des histoires qui ne se rejouent pas
Des pertes qui ne trouvent pas de mots
Des amours qui demeurent malgré tout.

Chère Marie Sylvie,
Que dire de plus que ce que tu as mis dans la conclusion de ce texte si bouleversant ! Comme tu le dis, il est des pertes qui ne trouvent pas de mots pour exprimer ce que l’on ressent ; et des amours qui seront toujours présents.
Merci pour ce courageux et magnifique partage en hommage à ta fille.
Bisous du cœur.
un texte qui prend le coeur ! bouleversant. bises