193 – Rue de la Paix, sous un coin de paradis – Lothar – Lothar

Sous un parapluie trop étroit pour contenir deux orages,
deux enfants se retrouvent,
coincés dans cet entre‑deux où les statues apprennent
à respirer
et bougent les sourcils quand personne ne regarde.

Autour d’eux, les tags s’étirent comme des chats de couleur.
Le soleil peint sur le mur sort une trompette de sa bouche
et souffle des rayons en papier qui bruissent comme des secrets.
Une vague en graffiti met un hula‑hoop autour de l’horizon,
et les pigeons tanguent comme des marins d’opérette.

Un cœur fraîchement bombé gonfle tellement le torse
qu’il se détache du mur,
flottant au-dessus d’eux comme un ballon
attaché à un soupir qui n’ose pas dire son nom.

Les deux petits se regardent.
« Tu m’en veux encore ? »
« Un peu… mais la pluie oublie plus vite que nous. »

Alors la pluie tire leurs ombres
comme des cerfs-volants mouillés.
Les tags applaudissent en couleurs.
Une girafe en aérosol valse avec un poisson à roulettes.
Trois lettres fluorescentes se changent en papillons
qui battent des ailes comme des rires renversés.

Les murs ouvrent grand leurs fenêtres.
Les trottoirs jouent de l’accordéon avec les flaques.
Même le parapluie, jaloux, se met à danser :
il se prend
pour la Rue de la Paix.

Les flaques deviennent un Monopoly,
où l’on paie les loyers
en éclats de rire.

Même les statues passent par la case Départ,
sans toucher deux mille rêves.

Les baleines du parapluie deviennent des jambes,
son manche une colonne vertébrale,
et il fait un tango avec le vent
comme s’il avait attendu ce moment depuis des siècles.

Pendant quelques secondes,
plus personne ne sait qui est vivant,
qui est dessiné,
qui est statue,
qui est souvenir.

Puis…

Pssssssssssss…

Le ciel ouvre la plus grande douche froide de l’univers.
Les couleurs fondent.
Le soleil retourne dans sa bombe de peinture.
La vague range son hula‑hoop.
Le cœur se recolle au mur, rouge de honte.
Les papillons redeviennent de simples éclaboussures.
Les tags retournent au mur comme des animaux mouillés.

Les deux enfants restent là, ruisselants,
minuscules,
avec des chaussures pleines d’orage.

Ils éclatent de rire.
Parce qu’une réconciliation,
c’est parfois un graffiti sous la pluie :

ça disparaît des murs,
mais jamais de celui
qui les a vus danser.

Un commentaire sur « 193 – Rue de la Paix, sous un coin de paradis – Lothar – Lothar »

  1. Ouhaaa ! J’ai adoré rentrer dans ce monde ou les formes et les couleurs prennent vie et nous entraînent comme le lapin d’Alice aux pays des merveilles.
    Fabuleuses images du monde de l’enfance avec toutes ses dérives merveilleuses pour des histoires fantastiques.
    Toutes mes félicitations pour cette peinture poétique qui a fait mon bonheur le temps d’une lecture.
    Merci aussi pour la jolie fresque qui l’accompagne et fut probablement à l’origine de ces digressions artistiques.
    Amitiés de plume

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