180 – cadeau / Lothar

Ce n’est pas le pain
ni le sac qui bruisse contre la hanche,
ni même la main qui aide
sans faire de bruit.

Le cadeau tient ailleurs,
dans l’équilibre fragile
entre deux pas hésitants,
dans ce bras prêté
comme on prête du temps
sans facture ni reçu.

Le temps s’est défait,
un peu d’écume,
un peu de poussière,
où quelque chose reste
sans nom.

Elle avance,
chaque pas pris au sol
sur un chemin défait,
comme on prend appui sur rien,
et elle, à côté,
porte un peu plus que ses courses.

Le chemin cède par endroits,
presque sans prévenir,
dans des équerres faussées,
et cela suffit.

Le monde, lui, continue
à ne rien remarquer –
il laisse passer les miracles.

Alors oui, cadeau :
pas donné,
pas reçu,
mais tenu,
comme on tient debout
sur un chemin brisé.

180- Vieillir – An Maï

Est-ce un cadeau de vieillir ?
Avoir comme l’on dit
L’avenir dans le dos.
Marcher péniblement
En s’aidant d’une canne,
Sans attendre des autres
Une aide ou un regard.


Est-ce un cadeau de vieillir ?
Marcher, continuer
A aller de l’avant,
Portant à bout de bras
Sa vie, le poids des ans
Et tous ses souvenirs
Au fond d’un sac jetable.


Est-ce un cadeau de vieillir ?
Se dit la vieille dame.
Chapeau noir sur la tête
Et long manteau ouvert.
Sans sourire elle avance,
Légèrement courbée
Sur le trottoir hostile.


Est-ce un cadeau de vieillir ?


180- Le Cadeau que la Vie ne fait pas / Marie Sylvie

La vie ne nous fait pas de cadeau.
Elle distribue les jours sans mode d’emploi
Sans garantie
Sans promesse de douceur.

Que l’on soit gentil ou méchant
Généreux ou égoïste
Courageux ou paresseux
Honnête ou voleur
Volontaire ou absent
Elle nous mène tous au même rivage :
Celui où le temps commence à peser.

Nous vieillissons.
C’est la seule équité du monde
La seule justice que personne ne peut contourner.
Nous portons la marque de nos années
comme d’autres portent un manteau trop lourd :
Les souffrances physiques qui tirent sur les os
Les blessures morales qui s’incrustent dans la mémoire
Les fatigues du corps qui ne répond plus comme avant.

La vieillesse ne choisit pas.
Elle s’installe.
Elle défigure parfois
Elle ralentit
Elle rappelle ce que nous avons traversé
Ce que nous avons perdu
Ce que nous avons aimé trop fort ou pas assez.

Et pourtant …
Dans ce qui semble être une punition
Il y a un cadeau secret.

Un cadeau que l’on ne voit pas tout de suite
Parce qu’il ne brille pas
Parce qu’il ne flatte rien
Parce qu’il ne promet aucune renaissance spectaculaire.

Ce cadeau
C’est la vérité de notre passage.
C’est la lucidité qui s’ouvre lorsque les illusions tombent.
C’est la tendresse que l’on apprend pour soi-même lorsque le corps devient fragile.
C’est la gratitude pour chaque geste simple
Chaque respiration
Chaque matin qui recommence malgré tout.

La vie ne nous fait pas de cadeau
C’est vrai
Mais elle nous laisse celui-ci :
La possibilité de devenir plus humains
à mesure que nous devenons plus vulnérables.

Et peut-être est-ce là
le seul cadeau qui compte.

180 – Une vie – J.Libert

Qui se cachait donc derrière cette dame âgée qui venait en ville, en compagnie de sa fille, acheter un cadeau de naissance pour son dernier petit fils ?
Toute sa vie, elle avait travaillé sans relâche. Les travaux de la ferme ne lui laissaient aucun répit. Entre les animaux : les poules, les lapins, les vaches, les moutons et les différentes récoltes au jardin dont elle assurait la vente sur les marchés, Mariette avait fort à faire. Il est vrai qu’elle possédait une bonne santé.
Résistante, depuis quarante ans, elle n’avait jamais gardé le lit un seul jour. Il lui arrivait de ne pas être très en forme, surtout en hiver, à cause des gros écarts de température entre les étables et l’intérieur mais elle se soignait avec quelques remèdes de grand-mère et tout repartait
Aujourd’hui, l’heure de la retraite avait sonné. Elle comptait bien en profiter pour, enfin, voir du pays et se faire plaisir.
Alors, elle commença par faire le tour des commerces de sa commune pour renouveler sa garde robe :
une nouvelle robe à petites fleurs mauves sur fond noir, des bottines à lacets, on était encore en hiver, et un chapeau. Elle avait toujours rêvé de chapeau sans oser en porter ; sur les marchés, cela n’aurait guère été pratique et puis, ces dernières années, ce n’était plus trop à la mode mais Mariette s’en moquait. Elle se sentait prête à voyager. Justement, une agence de voyage venait de s’ouvrir dans le centre du bourg.
Avec sa fille , elle décida d’y entrer pour se renseigner.
Les fauteuils de la salle d’attente semblaient confortables mais, comme tout à coup, ils semblaient éloignés de Mariette qui porta une main à son cœur.
Sa fille s’approcha d’elle, lui parla doucement , mais déjà Mariette ne l’entendait plus.

180 -Mademoiselle Line / Jill Bill

Mademoiselle Line
Encore bon pied bon oeil
A faire elle-même ses courses
Ne laisse à nul son porte-monnaie
Et la caissière
A intérêt à être bien aimable
Et la clientèle, derrière, point râleuse… !!

Fauchon en vue, ce jour, point fauchée,
Epicerie fine et chocolats
A se faire à soi-même
C’est qu’elle s’aime, mademoiselle Line…
Même si elle n’est pas un cadeau
En boutique ;
Comme le murmure sa nièce, son héritière,
Qu’elle fait marcher à la baguette
Dans les rues parisiennes !

Et puis arrêt chez mademoiselle Galurin
Et sieur Brodequin !
A presque cent ans
La « bière » peut attendre ;
C’est champagne au verre
Et la petite robe noire, à la Coco !

Mademoiselle Line
Roule en taxi, du Renault…

Je t’offre le salon de thé, ma p’tite Thérèse
Naturellement, c’est toi qui régales… !

Naturellement tante Line, naturellement…

179 – Dans un coin oublié/ François –

Je suis monté dans mon grenier,
Et là, dans un coin oublié,
Recouvert de poussières.
J’ai retrouvé le livre de ma mère.

J’étais à côté d’un carton,
Qui contenait un caneton,
Un bateau en villégiature.
Et de vieilles voitures.

Les ouvrages étaient érodés,
Et surtout bien fatigués.
Peut-être mangés par quelques champignons,
C’étaient de très vieilles éditions.

Sur la tranche, je pouvais lire,
Quelques lettres d’un titre que je ne peux vous dire,
Le temps ayant fait son office,
Peu lisibles, étaient les polices.

Face à ce savoir, je me suis gardé,
D’essayer de le toucher,
Cela m’a fait beaucoup de peine,
Peu protégé, j’ai respecté des règles d’hygiène.

179- retour/ Lilou

Personne n’était entré dans la maison depuis la mort de ses parents. Une couche de poussière recouvrait les draps qui enveloppaient les meubles.

Quand Denise pénétra dans le hall, l’air saturé la suffoqua. Dix ans qu’elle n’était pas revenue ! Au début, elle ne voulait pas garder cette maison. Puis dernièrement, l’idée avait fait son chemin. Il y avait de la place pour les enfants ; ils seraient bien pendant les vacances ; ils pourraient gambader. Elle pourrait se remettre à jardiner. Devant le porche, elle installerait des rosiers grimpants parfumés comme ceux se sa grand-mère Zélie.

Elle éternua plusieurs fois. Elle tourna machinalement l’interrupteur sans résultat. Elle n’avait pas pensé à faire remettre l’électricité. Elle ouvrit un volet branlant et la lumière du soleil coula à flots dans la pièce. Soudain un détail attira son attention. Là, sur le mur en face une bande de papier peint était décollée et livrait à son, regard l’embrasure d’une porte. Elle ne connaissait pas ce passage. En sortant sa lampe torche, elle avança prudemment et découvrit une immense bibliothèque remplie de vieux bouquins. Des cartons jonchaient le sol, un vrai slalom, il fallait enjamber tout un tas de vieux trucs, plein de poussières. Dans la pénombre un reflet lui tira l’œil et aperçut une vitrine. Elle s’approcha tant bien que mal.

  • Ah non s’écria – t- elle ! Depuis le temps que je cherche un exemplaire de « l’homme pressé » : l’édition est épuisée. Et ces escargots tout blancs, soigneusement rangés du plus gros au plus petit : je reconnais bien là l’esprit matheux et collectionneur de mon père. Tiens, je parie même que le réveil fonctionne encore !

Oh et cette pile- à enrubannée !

 Regardant de plus près, elle reconnut alors un morceau de dentelle de la robe de mariée de sa mère.

179 – Installation – Emma

Isabelle appelle ça « mon autel culturel ».
-« Des vieilleries », grommelle Brigitte en passant le plumeau d’un air dégoûté, « des nids à poussière ».
-« Enfin, Maman », dit Sylvie, « les escargots devant l’homme pressé, c’est amusant, mais pourquoi as-tu besoin d’enrubanner de dentelle ces vieux bouquins ?
Qu’est-ce que tu leur trouves ? As-tu l’intention de les relire ? Plus personne ne lit Paul Morand, Pierre Benoit, Martin du Gard ! Le gros Dumas passe encore, mais le traité de cosmographie de l’antiquité à nos jours, édition 1912, Maman !
Si tu veux je te cherche une édition plus belle de tous ces titres… »
-« Ma chérie, je ne veux pas de livre neuf. Ceux-là, pas d’autres. Qu’importe
qu’ils soient sales et dépiautés ! Je n’ai pas besoin de les ouvrir pour entendre Antinéa et Milady me parler avec la voix de mon père qui aimait tant ces livres.  
La cosmographie… c’est étrange, je ne sais pas ce qu’elle fait là… mais le vieux réveil, ma chérie, un réveil qui ne réveille pas, n’est-ce pas infiniment reposant ?
-« Ta mère est à la pointe de l’art », intervient Marc. Elle fait des INSTALLATIONS ! Comme celles que nous avons vues au musée d’art moderne. C’est épatant !
Mère, il faudra qu’on vous y emmène, ça vous donnera des idées ! Tu te rappelles, Sylvie ? Ce caddie débordant de bouteilles et de paquets de lessive, follement exotique! Et le billard rempli de boue dans laquelle dormaient des gnomes en plastique, qui se mettaient à copuler frénétiquement dès qu’un visiteur passait devant ?
Géant !!! Ah Ah Ah !!! »
Mais Sylvie ne rit pas. Sa mère l’inquiète.
Elle a toujours été fantasque, mais depuis quelque temps, elle multiplie les installations incongrues un peu partout dans la maison. Et elle interdit qu’on y touche !
La pire, qui broie le cœur de Sylvie, est qu’elle a posé les vieilles pantoufles de son père en plein milieu du vestibule, pour le cas où « il se déciderait à rentrer ».
-« Maman, s’il te plaît, ce sont des folies, tu le sais bien, pourquoi fais-tu tout
cela? »
-« Mais, ma chérie », dit Isabelle avec l’air malicieux qu’elle avait autrefois quand elle leur avait préparé un bon gâteau ou concocté une surprise, « je fais mes
bagages, tu vois bien »…