196 – Le retour / Lilou

La gare n’avait plus de train.
C’était un détail assez gênant, car je revenais justement de très loin.
J’avais imaginé mon retour autrement. Une musique, peut-être. Des bras ouverts. Une petite foule émue criant : « Elle est là ! Elle est revenue ! »


À la place, il y avait une pancarte : GARE.
C’était déjà beaucoup.
Et une horloge arrêtée depuis des années.
Elle indiquait exactement l’heure de mon départ.
J’ai posé ma valise et regardé la mer. Elle, au moins, avait continué sans moi. Les vagues arrivaient, repartaient, revenaient. Elles avaient ce talent merveilleux que je n’avais jamais possédé : savoir revenir sans avoir l’air ridicule.
Moi, j’étais là, avec mon chapeau de paille, ma robe froissée et une valise qui pesait le poids de toute une vie.
Je suis partie il y a vingt ans.
Enfin… dix-neuf ans et huit mois.
Je préfère être précise. À mon âge, on s’accroche aux mois comme aux poignées d’une valise.
Pourquoi étais-je partie ?
Pour oublier.


C’est idiot, avec le recul. On ne peut pas oublier une ville en emportant ses souvenirs dans une valise. On ne peut pas oublier un homme en gardant sa dernière lettre dans la poche intérieure de son manteau. Et surtout, on ne peut pas oublier son propre chagrin : il voyage sans billet et s’installe toujours à côté de vous.
Je suis donc partie.


J’ai connu des gares, des hôtels, des chambres trop froides, des villes dont je ne savais jamais prononcer le nom. J’ai rencontré des hommes qui me promettaient le monde et qui, au fond, ne savaient même pas où ils avaient posé leurs clés.
J’ai beaucoup pleuré.
Puis j’ai moins pleuré.
Puis je me suis mise à rire.
C’est ainsi que j’ai compris que le malheur avait, lui aussi, une date de péremption.
Alors aujourd’hui, me voici de retour.
Devant cette maison.
Notre maison.


Enfin… sa maison, désormais. Car il paraît que les morts gardent tout : les maisons, les souvenirs et même les places de parking. Ils ont un sens aigu de la propriété.
Je me suis approchée de la porte.
J’ai attendu.
Personne.
J’ai sonné une deuxième fois.
Toujours personne.
Alors j’ai ri toute seule.
— Évidemment, ai-je murmuré. Après vingt ans d’absence, il fallait bien que tu sois absent.


Le vent a soulevé mon chapeau.
J’ai retenu ma valise.
Et soudain, j’ai compris.
Le retour n’est pas toujours celui que l’on espère.
Parfois, on revient pour retrouver quelqu’un.
Et l’on ne retrouve qu’une porte fermée.
Parfois, on revient pour recommencer.
Et l’on découvre que tout est terminé.
Mais parfois aussi, sans prévenir, le soleil éclaire la mer, les fleurs poussent au pied d’un vieux mur, et une femme de soixante-dix ans passés se tient debout avec une valise beaucoup trop lourde.


Alors elle se dit :
— Bon. Puisqu’il n’y a plus de train pour repartir… autant voir ce qu’il y a au bout de la rue.
Et elle est repartie.
Cette fois, sans savoir où elle allait.
Mais avec cette certitude :
on peut revenir chez soi sans pour autant retourner en arrière.

Un commentaire sur « 196 – Le retour / Lilou »

  1. Bonjour Lilou,
    Un retour physique pour exorciser le passé.
    Parfois, il faut des mots sur les pensées afin de mieux les comprendre. Parfois, il faut revenir en personne pour tirer un trait, conclure une histoire qui fait partie du passé et n’a plus rien à apporter au présent.
    Une histoire qui, si elle peut sembler triste, apporte finalement des réponses claires pour ouvrir l’horizon des jours à venir.
    Bravo pour ce texte qui mène à la réflexion.
    Bisous

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