Il y a des souvenirs qui ne s’annoncent pas.
Ils ne frappent pas à la porte.
Ils ne disent pas leur nom.
Ils se glissent dans une pièce
Dans un souffle
Dans une musique.
Moi j’étais une enfant
Une petite silhouette docile envoyée pour une corvée de couture chez Madame Lair une vieille femme dont les mains semblaient avoir cousu plus de vies que de tissus.
Sa cuisine sentait le lait chauffé et le bois ancien
Et cette étrange solitude des maisons où le temps a cessé de courir.
Je cousais maladroitement en tirant le fil comme on tire une journée trop longue.
Elle derrière moi regardait un film.
Je ne voyais rien de l’écran
Seulement la lumière mouvante qui dansait sur les carreaux.
Mais soudain quelque chose a traversé l’air.
Un violon.
Pas un violon sage
Pas un violon discipliné
Pas un violon de salon.
Un violon qui semblait venir de loin
De très loin
D’un pays où le vent porte des parfums de sable et de nuit.
Je me suis figée.
Ce son m’a frôlée comme une aile.
Il a glissé dans mon oreille
Puis dans ma poitrine
Puis dans un endroit que je ne savais pas encore nommer.
Je ne connaissais pas le film
Je ne connaissais pas la musique
Mais je savais que quelque chose venait de m’attraper.
Une pêche à l’amourette
Silencieuse
Invisible
Mais irrémédiable.
Pendant des années j’ai recherché cet air.
On me proposait du classique.
On insistait
On m’imposait même parfois ces violons prestigieux que l’on brandit comme des vérités.
Mais moi je savais.
Je savais que ce violon-là n’avait rien à voir avec Les Quatre Saisons de Antonio Vivaldi.
Le mien avait la poussière du désert
La langueur des caravanes
La brûlure douce des couchers de soleil.
Il avait l’Orient dans ses cordes.
Lorsque j’ai enfin retrouvé le film Lawrence d’Arabie de Robert Bolt et Michael Wilson qui ont coécrit le scénario.
Ce fut comme retrouver un visage aimé que l’on croyait perdu.
La musique m’a enveloppée
M’a reconnue
M’a reprise exactement là où elle m’avait laissée
Dans la cuisine de Madame Lair
Avec mes doigts d’enfant et mon cœur en éveil.
Encore aujourd’hui ces accords me traversent comme une caresse ancienne.
Ils ne m’expliquent rien.
Ils ne me raisonnent pas.
Ils me reconnaissent.
Et peut-être est-ce cela le mystère :
Certaines musiques ne nous choisissent pas pour ce que nous sommes
Mais pour ce que nous allons devenir.
