202 – La petite danseuse – J.Libert

« Il faut bien payer le logis familial à Pigalle et nourrir ma famille. Aussi, pour quelquessous de l’heure, je sers de modèle de danseuse à Monsieur Degas, le grand sculpteur.


Dans son studio d’art où la verrière filtre une douce lumière printanière, je reste des heures dans la même position.


A tout juste quatorze ans, je suis un petit rat de l’opéra, un rat parmi tant d’autres à défiler dans les couloirs.


Mes pieds me font mal, ancrés dans le parquet. Mes articulations crient de douleur. Monsieur Degas m’a dit de ne plus bouger, alors je reste là, figée, le menton levé, fier, regardant au loin, au-delà de la misère. Pour ne pas trembler, je serre les doigts de mes mains croisées derrière le dos et, sous mon tutu de tulle et mon corset de toile rêche, j’amorce la danse sans faire un pas.


Prisonnière de ce bronze, personne n’a vu toutes ces heures de barre, ni la sueur fine couler sous mon habit léger, ni la faim me tordre le ventre.


En silence, j’attends un impossible matin et défies les rumeurs, les regards des belles poudrées derrière leurs éventails dorés.
Je n’attends plus qu’un geste de l’artiste pour entamer une danse pour la postérité ».

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