205 – Une vie de caddie – Sacquine

« Autrefois, il y avait le cabas, le panier à provisions , l’épicerie.
Moi, on me connaît sous le nom de caddie de courses. Je suis ce grand squelette de métal monté sur quatre roulettes capricieuses. Sagement encastré dans le dos d’autres congénères, à la queue leu leu, sous un abri rudimentaire, à proximité d’une grande surface, j’attends d’être libéré de mes chaînes avec un jeton introduit au niveau de ma poignée.


Je suis le témoin direct de la lutte permanente entre le désir et la raison. Mon emprunteuse connaît les rayons. Elle a établi une liste de courses espérant ne pas y déroger. Les articles de base étant toujours les mêmes d’une semaine sur l’autre, elle choisit rapidement et continue son aventure vers des allées plus riantes, histoire de voir ! D’abord hésitante, elle finit toujours par céder à certaines opportunités plus ou moins alléchantes et, en fin de parcours, sa liste n’est plus qu’un doublon. Je deviens alors le complice de plaisirs coupables dissimulés sous les paquets de pâtes ou les yaourts nature.


Au cours de ma déambulation, mon ventre de métal se remplit, s’alourdit. Mes roues fatiguées par des kilomètres sur le carrelage luisant décident, parfois, de n’en faire qu’à leur tête. Je dévie, poussé par un conducteur agacé.


Cependant, même le plus grand, le plus solide des sacs ne pourrait me faire concurrence. Personne n’accepterait de porter un tel poids à bout de bras. Avec moi, aucune limite d’achat si ce n’est le rejet de la carte bleue.


Souvent, à la caisse, si mon conducteur s’est laissé aller plus que de raison, c’est le coup de bambou en voyant le montant s’afficher. Vaguement coupable, il franchit alors la sortie, avec son paquetage, au niveau des portes automatiques qui se referment avec un bruit de satisfaction.


Une fois vide, je le regarde s’éloigner avec un brin de tristesse. Une petite heure passée ensemble, ça
compte dans une vie de caddie ! »

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