187 – Madame regarde les anciennes réclames / Lothar

C’est la même cuisine.
Quarante ans plus tard.

Le carrelage a jauni.
Le Frigidaire a disparu depuis longtemps.
Le rasoir repose dans une boîte, avec des piles mortes, des notices pliées et un vieux thermomètre qui ment de deux degrés depuis 1987.

Madame est devenue grand-mère.

Elle retombe sur les anciennes réclames en rangeant un carton.

Elle sourit.

Pas avec nostalgie pure.
Avec cette tendresse ironique des gens qui ont survécu à leur époque.

. Image possible
Madame assise à la table de cuisine.
Lunettes basses sur le nez.
Vieille publicité Electrolux dans les mains.

Le rasoir en narration :

« Elle les regarde comme on regarde de vieilles photos de classe.
Avec affection…
et un léger malaise. »

. Petit monologue de Madame
« Tout avait l’air simple dans ces pubs… »

Elle tourne la page.

« Les femmes souriaient devant les frigos.
Les hommes rasaient leur avenir de près.
Les bébés sentaient tous la lavande et la réussite sociale. »

Petit silence.
« On croyait que les objets allaient nous libérer du temps. »

. Case suivante : Elle regarde sa cuisine moderne pleine d’appareils compliqués.

Robot multifonction.
Chargeurs emmêlés.
Écran qui clignote « mise à jour disponible ».

« Finalement, ils ont surtout inventé de nouvelles notices. »

. Une autre case forte

Elle retrouve la vieille pub Esso.

Le tigre rugit dans l’image.

Madame :

« Toute une époque voulait mettre des tigres partout.
Dans les moteurs.
Dans les hommes.
Dans la croissance. »

Puis :

« Maintenant on trie les emballages en regardant fondre les glaciers.
C’est moins spectaculaire graphiquement. »

Le rasoir :

« Les humains remplacent toujours une illusion par une autre.
C’est leur moteur principal. »

Les slogans vieillissent. Le besoin reste.

. Case tendre

Petit-fils dans la salle de bain découvrant le vieux rasoir.

— « Mamie… c’est quoi ce truc ? »

Madame éclate de rire.

« Ça, mon chéri…
c’était l’intelligence artificielle des années soixante. »

Le rasoir, vexé :

« J’entendais beaucoup plus de choses que votre enceinte connectée. »

. Dernière grande case

Madame range doucement les publicités dans la boîte.

Expression calme.
Ni cynique ni naïve.

« Ce n’était pas vrai, bien sûr… »

Petit silence.

« Mais ça nous aidait peut-être à avancer. »

Le rasoir :

« Les humains ont parfois besoin de croire
qu’un grille-pain, un savon ou un moteur
pourraient réparer quelque chose en eux. »

. Dernière vignette minuscule : Le vieux rasoir au fond de sa boîte.

Bzz.
(très faible)

Comme un insecte mécanique survivant aux Trente Glorieuses, aux slogans, aux modes et aux cheveux noirs. Ce qui somme toute est finalement une assez bonne définition de la vieillesse.

188 – Souvenirs / J.Libert

Regardant ces gravures, on jette un œil dans le rétroviseur des années, on prend le chemin en marche arrière et l’on fait la pause entre les années 1948 et 1960, une époque « que les moins de 40 ans ne peuvent pas connaître », celle qui raconte l’histoire d’une société de consommation encore dépourvue de télévision et d’internet. Alors, le moindre support papier se prête à recueillir les publicités du moment.


Il y a quelques décennies, l’usage du stylo bille n’était pas généralisé. Tout bon écolier ne connaissait que la plume et l’encre. Le buvard, cette sorte de papier absorbant, était donc indispensable pour essuyer le trop plein d’encre pour l’empêcher de se diffuser, de s’infiltrer entre les fibres du papier annulant toute la peine que l’on avait eu à former « la belle écriture ».

Et comme le buvard était utilisé par tous, les publicitaires ne tardèrent pas à s’en emparer en imprimant leurs slogans et faire « la réclame » de produits populaires et proches des préoccupations des gens. En dehors de celles présentées ci-contre, à titre d’exemples, on retrouvait pèle mêle : La vache qui rit, la brosse à dents, le chocolat Meunier, l’amidon Rémy, André, le chausseur sachant chausser, la moutarde
Amora, la montre Lip, le critérium, le ruban adhésif : scotch…

De toutes ces publicités et slogans, il ne reste plus qu’un souvenir très estompé recouvert, aujourd’hui,
par une avalanche de pubs télévisées dont certaines ne sont pas toujours du meilleur goût.

188 – Inventaire d’une Vie Retirée / Marie Sylvie

Dans cette mosaïque d’images
Je ne vois plus des objets d’hier
Mais les silhouettes effacées de gestes que je ne fais plus.
Les électroménagers alignés comme des promesses de facilité …
Ce sont des mondes qui ne m’appartiennent plus.
Je ne remplis plus le frigo.
Je ne fais plus tourner la machine
Je ne porte plus le poids des jours comme on porte un foyer.
Tout cela s’est éloigné de moi
Doucement
Brutalement.

Le tigre dans le moteur ne rugit plus pour moi non plus.
Je n’ai plus de trajet professionnel
Plus de carburant à verser dans une vie qui me broyait.
La route s’est arrêtée
Mais un autre chemin s’est ouvert :
Celui où je n’avance plus avec mes jambes
Mais avec ma conscience nue.

Le rasoir lui raconte une autre histoire.
Il parle de l’ancien corps
Celui que la souffrance avait sculpté comme un corps d’homme
Massif
Tendu
Façonné par l’esclavage du travail.
Puis l’invalidité est venue
Non comme une chute
Mais comme une vérité :
Elle a défait la cuirasse
Elle a laissé revenir la femme que j’étais
Que je suis
Que je reste.
Une transformation lente
Douloureuse
Mais réelle.

Et la savonnette…
Elle dit la renaissance de mon corps
Oui
Mais aussi sa fragilité.
La musculature s’en va
La peau devient celle d’un enfant
Et avec elle vient la dépendance
Cette dépendance que je n’ai jamais choisie.
Une régression imposée
Mais aussi une douceur étrange :
Celle de renaître malgré tout
Dans un corps qui se défait
Mais qui continue d’être moi.

Alors cette mosaïque n’est pas un catalogue de produits.
C’est un autel discret où reposent mes anciens gestes
Mes anciennes forces
Mes anciennes illusions.
Et au milieu de tout cela il y a moi :
Debout autrement
Vivante autrement
Avançant sur un ●chemin que personne ne voit
Mais que je porte avec une dignité qui ne s’efface pas.

188 – Bébé Cadum /Vegas sur Sarthe

Il en aura montré des popotins joufflus
des frimousses ravies à la sortie du bain
du tout doux, du propret et tant de chérubins
ce dessin simplement paré de superflu.


Peintre décorateur Arsène * crée l’affiche
alors que nait Doisneau, nait le Bébé Cadum
ainsi il a suffi d’un sarthois, d’un bel homme
pour qu’aux murs de Paris rosissent tant de miches.


A l’heure du surgras et du tensio-actif
des stickers hydratants, des compresses stériles
où l’on met – insouciants – l’épiderme en péril


Ayons une pensée pour ce savon d’antan
notre peau vit d’amour et pas de charlatans
Respect aux créateurs, aux imaginatifs.

  • Arsène Le Feuvre, maire du Mans de 1925 à 1931

188 – Piqûre de rappel / Jill Bill

La barbe, la pub
A nous rappeler des besoins
Nous montrer le chemin
De ceci cela
Sans quoi, sans qui notre vie
Serait un cauchemar éveillé……

Avez-vous pensé au « tigre »
Au rasoir nouveau, monsieur
Au frigidaire
Et autres électroménagers
Au savon de jouvence, madame…. !?

NON… !!
Et bien et bien chère petite madame, monsieur
Nous sommes là… ! Dieu merci……

Esso S…. Esso S
Terrien en détresse
Dans la pub noyé
Chaque jour que dieu fait…

sujet 188 – Coté Écrivains


Piqûre de rappel – Jill Bill
Bébé Cadum – Vegas sur Sarthe
Inventaire d’une vie retirée – Marie Sylvie
Souvenirs souvenirs – J.Libert
Madame regarde les anciennes réclames – Lothar
Pierre Bénichou et le bébé Cadum – Laura
Souvenirs du passé… – Annick
La réclame – François






187 – La malice en photo… / Annick

C’est jour de fête dans le village,
La famille se met à la page :
Pif se prépare dans un p’tit coin
Mais loin d’Hercule, il est malin !

Tonton s’met sur son trente et un,
Costume trois pièces, chapeau melon,
Cheveux coiffés, cravate, parfum,
Le sourire un brin polisson.

Tata, pour sûr, a revêtu,
Pour l’occasion, une belle tenue.
Se dit pourtant « Que fais-je là ?
C’est pas ma fête, non loin de là ! »

Doudou, comme à son habitude,
Se moque bien de son attitude !
Comme souvent, met son doigt dans l’nez,
Le faisant just’ pour s’amuser.

Tous réunis, avant d’partir,
Font un selfie pour le souv’nir.
Sourires coquins et doigt dans l’nez
Pass’ront à la postérité !

187 – la famille Gouluchois / François

La famille Gouluchois,
Était portée sur les rillettes
Qu’Ils achetaient en bon bourgeois,
En se refusant d’être à la diète.

Pour eux, tout ce qui était gras était bon.
Le cholestérol et le diabète,
En ce temps-là, était inconnus au bataillon.

Ils avaient tous une fringale de gourmandises.
Et ils firent les pires bêtises.

Ils étaient fiers de leur fils touché par l’embonpoint,
Pour eux, c’était un critère de bien vivre,
Même au chien, ils ne refusaient rien,
Même pas un alcool qui pouvait le rendre ivre.

En bon bourgeois ils faisaient bonne figure,
Pour leur apparente richesse, ils étaient respectés.
A moins que ce soit pour leur opulence qui dure,
Ils tenaient leur rang où ils s’étaient affectés.

Alors qu’ils étaient très bien nourris,
Ils développèrent quelques maladies,
Affirmant que celles-ci étaient pour les indigents,
Et non pas pour ceux qui avaient de l’argent.

L’étroitesse de leur savoir
En firent des repoussoirs.


187 – Monologue du pois sauteur / Lothar

Je suis un minuscule tambour.
Un studio sans fenêtres.
Une boîte sèche avec un cœur nerveux
qui tape dedans comme un voisin insomniaque.
Comme un locataire en crise.

La chaleur monte encore. Je la sens toucher ma coque,
lentement,
comme une main géante posée sur un front fiévreux.
Comme une langue de cuivre. Râpeuse.
Ça serre. Ça pousse.
Ça menace de me transformer en légume cuit.
Alors, dans un spasme, je bondis.

Pas par bravoure.
Par réflexe.
Par cette vieille panique animale élégante qui dit :
« pars, même si tu ignores où ».

Dedans, ça remue sans cesse.
La chenille gratte mes parois, plie son corps contre moi,
cogne comme si elle cherchait une sortie de secours
dans ce studio de cellulose.
Je suis un logement social pour anxiété biologique.
Un taxi uber sans volant.
Une auto-tampon.
Un petit cercueil qui refuse encore de coopérer.

Je n’entends du monde extérieur que des masses de sons étouffés.
Des voix humaines. Des rires énormes.
Un chien qui souffle tout près. Peut-être un chat.
Tout arrive jusqu’à moi comme à travers un oreiller humide.

Pourtant je comprends une chose : on m’observe.
Je suis devenu spectacle.
Le cirque du stress encapsulé.

Et cette chaleur a une odeur.
Poussière. Bois sec. Soleil sur table vernie.
L’odeur très précise du « si tu restes là, tu vas cuire doucement ».
Alors je saute encore.
À gauche. À droite. En diagonale. En erreur système.

Je ne vois rien.
Mais je devine l’ombre comme une promesse fraîche. Un endroit où la
coque cesse de brûler, où la chenille ralentit enfin son tambour intérieur.

Je suis un pois sauteur.
Un popcorn existentiel.
Je ne choisis rien.
Je trébuche vers la survie.
Et si je bondis encore, ce n’est pas pour amuser les enfants de Pif Gadget
ou rejouer l’époque des Pifitos mexicains.
Et si je repars dans ma danse absurde de haricot hanté,
c’est pour faire la fête, moi aussi.
C’est tout simplement pour éviter de finir
en gourmandise al dente.

……