« Solidement armé dans le bitume de cette rue étroite, je suis un vieux réverbère en fonte, un vestige d’une époque révolue mais encore assez costaud pour supporter un poids humain qui vient s’agripper brutalement contre mon flanc.
Ce soir, un homme seul est en fuite, poursuivi par une meute hurlante, en colère. Je le vois courir, le souffle court, les yeux écarquillés par une terreur absolue, cherchant désespérément une issue de secours. Je deviens l’arbre de fer où vient se réfugier un oiseau traqué.
Il se jette comme un fou contre mon écorce de métal et je frémis sous le choc de son corps projeté. Ses doigts cherchent prise et ses pieds glissent sur ma surface lisse. Je sens ses muscles trembler alors qu’il se hisse centimètre par centimètre avec une force désespérée et surhumaine pour échapper à ses poursuivants qui s’amassent, en bas, à mes pieds. Ils tendent les bras vers le haut, me secouent et profèrent des menaces.
Moi, je tiens bon, je refuse de plier. L’homme perché, en équilibre instable, retient sa respiration, suspendu entre le ciel noir et l’enfer de la rue. Son visage est baigné de sueur et respire la panique. Pour quelques minutes encore, je suis son unique refuge, un phare au milieu de cette tempête humaine.La tension est à son comble, quand un violent courant d’air traverse l’air chaud de la rue.
Une pluie soudaine et souveraine commence à tomber, s’abat en un rideau aveuglant sur les poursuivants. Sous cette douche céleste, à mes pieds, la colère commence à chanceler, refroidit les ardeurs de la meute qui se dissout petit à petit.
Tout là haut, l’homme desserre ses bras engourdis. Ses pieds glissent lentement le long de mon corps de métal. Lorsqu’il touche le sol, ses jambes tremblent encore. Il se demande s’il n’a pas rêvé mais le danger s’est évaporé avec la pluie.
A nouveau, la rue a retrouvé sa tranquillité habituelle comme si rien ne s’était passé. »
