204 – conjoncture des illusions – Marie Sylvie

Noamie avait ce charme *concupiscent que certains portent comme un fardeau *congénital :
Une beauté trop visible
Trop commentée
Trop convoitée pour qu’elle puisse encore s’y sentir conciliable.
À quinze ans elle avançait dans son village comme une ombre lumineuse
Suivie par des garçons qui se rêvaient *compagnons de ses instants
De ses secrets
De sa peau qu’elle offrait parfois comme une monnaie d’échange contre un peu d’attention.

Chez elle le matin sa mère tartinait des tranches de pain avec une *confiture de fraise trop sucrée.
Noamie la regardait faire songeuse :
Cette douceur collante lui semblait appartenir à un monde dont elle était exclue
Un monde où l’on se sentait aimé sans avoir à conspirer pour exister.

Elle n’était pas heureuse.
Elle jouait un rôle.
Et dans cette *conjoncture trouble où son mal‑être se mêlait à son besoin d’exister
Elle avait trouvé une stratégie
Maladroite
*Contondante
Presque désespérée.

Un mois après avoir cédé à leurs avances elle revenait vers eux avec une voix tremblante
Une histoire soigneusement tissée
Une *compilation de peurs inventées :
Un retard
Un doute
Une grossesse.
Elle ne disait jamais le mot mais le laissait flotter comme *conspirateur entre elle et eux.
Puis venait la demande :
500 euros pour  » régler la situation « .
Les garçons affolés se laissaient *confronter à leur propre culpabilité.
Ils payaient.
Ils voulaient oublier.
Et Noamie repartait le cœur serré et la tête vide avec l’argent qui ne comblait rien.

Elle pensait maîtriser son jeu
Jusqu’au jour où elle croisa Antoine.

Antoine n’était pas comme les autres.
Il avait ce regard qui ne se laissait pas happer par la beauté
Un regard qui voyait derrière
Qui percevait les failles
Les tremblements
Les mensonges.
Lorsqu’elle lui parla de son retard il ne pâlit pas.
Il ne chercha pas son portefeuille.
Il resta immobile
Presque doux
Presque triste.

《 Noamie… tu sais que ce n’est pas vrai.》

Elle sentit son monde vaciller.
Jamais personne n’avait prononcé la vérité à voix haute.

Antoine ne la jugeait pas.
Il la voyait.

Et c’était pire.

Elle tenta de se défendre
De s’indigner
De jouer la victime.
Mais ses mots se heurtaient à ce silence calme
Ce silence qui l’évaluait à elle-même plus violemment que n’importe quelle accusation déconcertante.

Alors pour la première fois elle recula.
Elle abandonna son rôle.
Elle abandonna Antoine.

Le soir même elle ouvrit la boîte où elle avait rangé l’argent :
Une collection de billets froissés
De pièces
De petites enveloppes.
Tout ce qu’elle avait récolté dans ce village où elle ne se reconnaissait plus.

Elle comprit qu’elle ne pouvait pas rester.
Qu’elle ne voulait plus conspirer contre elle-même.
Qu’elle devait partir avant que son mensonge ne devienne sa seule identité.

À l’aube Noamie prit son sac et son argent puis quitta le village.
Elle marcha longtemps
Sans se retourner
Avec l’espoir fragile qu’au bout du chemin elle trouverait enfin un endroit *compatible avec la personne qu’elle n’avait pas encore appris à devenir.

Un commentaire sur « 204 – conjoncture des illusions – Marie Sylvie »

  1. Bonjour Marie Sylvie,
    Une histoire bien triste avec un sentiment de grand vide et de désespérance pour cette Naomie.
    Souhaitons pour elle qu’elle trouve enfin son équilibre et sa voie en ce monde et qu’elle n’ait plus jamais à mentir pour exister.
    Bravo pour le défi fort bien relevé, chère amie de plume.
    Bisous d’amitié

Laisser un commentaire